mardi 15 mai 2018

Elections municipales : les principaux chiffres à retenir


Vous remarquerez que les journaux ont arrêté de parler des « élections municipales ». Ils ont séché. C’est-à-dire qu’ils n’ont plus rien à dire… parce qu’ils ne travaillent pas sur les « résultats bruts » publiés par l’ISIE (commune par commune, sous format PDF, à raison de 3 pages par commune x 350 communes, soit près de 1 000 pages…). L’ISIE ne veut pas publier les synthèses qu’elle a remis aux « prépondérants » (ceux qui la gouvernent), et pas au public, ni aux médias… Incroyable, mais vrai !
Incroyable aussi  - mais ça arrive en Tunisie des choses tous les jours encore plus incroyables – le fait que ces élections, envisagées dès 2011, ont été constamment repoussées. Et que, de 2011 à 2018, la nouvelle loi qui régira les régions et les communes (Code des collectivités locales, CCL) n’a été votée  que le 26 avril 2018, pour des élections tenues le 6 mai. Et que ce code attend toujours ses décrets  d’application…
Les candidats et les électeurs ont donc été appelés à voter pour des conseils municipaux (au nombre de 350) dont ils ne savent rien : quelles sont leurs compétences, leur financement, leurs attributions… Et l’on se demande après pourquoi les électeurs se sont abstenus…
Personne ne vous a rien dit également sur les « conseils régionaux » (au nombre de 24) dont on ne sait pas comme leurs membres « élus » seront choisis ? Ni par qui ? C’est un grand mystère. Le CCL dit qu’ils sont élus pour cinq ans – comme les municipaux, mais ne précise pas comment ?
Ceci dit, venons en aux chiffres globaux : Sur les 8,5 millions de Tunisiens en âge de voter, seuls se sont inscrits 5,4 millions, et seuls ont voté 1,9 million… Beaucoup de Tunisiens, sept ans après la « Révolution démocratique », ne savent pas pourquoi il faut s’inscrire ? En Europe (démocratique), l’inscription sur les listes électorales est gérée par les Mairies. En Tunisie, c’est l’ISIE qui en est responsable…  La direction actuelle de Mohamed Tlili Mansri ne ressemble pas à celle de Kamel Jendoubi ni à celle de Chafik Sarsar. Cette discontinuité entraine des méthodologies de travail différentes… Le savoir-faire dans le management se perd à chaque changement.

 

Le nombre de partis politiques est telle (la Tunisie en compte 213) que les lecteurs ne savent plus « pour qui voter ». Les « noyaux durs » de chaque grand parti (Ennahdha et Nidaa) se mobilisent et profitent de cette abstention record (2/3 du corps électoral). Plus les électeurs s’abstiennent, plus cela profitent aux « prépondérants ». Le phénomène des 860 « listes indépendantes » (dont certaines ont été montées par les « prépondérants ») n’est pas gage de démocratie, mais témoigne du manque de crédibilité et de visibilité des partis constitués. L’écrasante majorité des Tunisiens a perdu confiance dans « la politique telle qu’elle est pratiquée » depuis  2011à cause des déceptions successives : démagogie, trahison, corruption… 


 
Les « indépendants » sont arrivés en tête avec 600 000 voix (chiffre arrondi). Ils ont ainsi gagné 2 367 sièges (sur un total de 7 194 sièges attribués). Mais ces « indépendants » ne forment pas un ensemble cohérent – comme les élus d’un même parti  - mais un ensemble disparate, dont on peut craindre le pire, à quelques exceptions notables près (comme la commune de l’Ariana). J’ai entendu un élu « indépendant » promettre de régulariser toutes les constructions réalisées sans « permis de construire »…  Où va-t-on ? J’espère que les électeurs n’auront pas à se mordre les doigts...

lundi 14 mai 2018

Elections tunisiennes : taux de participation

Il y a beaucoup à dire sur ses élections, leurs préparatifs, la mobilisation, la campagne, etc. Mais l'indicateur principal (le taux de participation) apporte un éclairage précis et clair : deux électeurs inscrits sur trois n'ont pas voté pour de multiples raisons, soit un taux de participation de 33,7% (préliminaire).
Pour des élections tant de fois reportées et très attendues, il y a là comme un sentiment d'échec (de toutes les institutions nationales et locales, du sommet à la base; de tous les partis), et une grande déception ou désillusion ou encore de défiance des citoyens vis-à-vis de l'Etat et, plus général, vis-à-vis des affaires publiques qui les concernent au plus près... Chaque commentateur va y aller de ses récriminations, de ses accusations, mais pas de ses insuffisances... ni de ses incompétences, encore moins de ses calculs politiques étroits. Certains politiciens (politicards) n'avaient-ils pas intérêt à ce que le "peuple" ne se mobilise pas vraiment ?
Le pays résiste encore au déclin grâce à une minorité agissante, d'une grande abnégation, sur le terrain associatif et politique. Mais ceux qui sont aux commandes du pouvoir ne regardent que le bout de leur nez fini (de leur pouvoir temporaire).
Les Tunisiens inscrits avaient voté à 68% en octobre 2014 puis à 63 % en novembre 2014 et à 33,7 % en mai 2018. Au Maroc, pour les élections locales similaires, le taux de participation était de 54 % en 2015, en Algérie de 44 % en 2017 (à comparer, par exemple, à celui de la France : 64 % en 2014).

Tunisie 1956-2018

Regardez, lisez, commentez.. cette excellente rétrospective publiée sur le site du quotidien français Libération, à l'occasion des municipales. Une initiative à saluer, car la mémoire des Tunisiens a des trous de mémoire béants. Depuis le 20 mars 1956, avec la déclaration d'indépendance (vidéo, archives sonores et écrites), à nos jours, en passant par le bombardement de Sakiet (8/2/58), la guerre de Bizerte (juillet 61), l'assassinat de Ben Youssef (08/61), une interview de Bourguiba (06/62), la présidence à vie (1975), le Jeudi noir (01/78), les émeutes du pain (déc 83-janv 84), le 7 novembre, la guerre contre les islamistes du MTI... Une manière de revisiter l'histoire contemporaine à tête reposée..

Lien :

http://www.liberation.fr/apps/2018/05/tunisie-de-1958-a-2018/



La chute des partis au pouvoir...

Mieux vaut deux schémas que de longs discours : (1) entre 2011 et 2018, le parti Ennahdha a perdu près d'1 million d'électeurs (malgré la croissance de la population). Les électeurs de 2011 étaient bien naifs : beaucoup votèrent par rejet d'un système corrompu, croyant que les Islamistes (en bons pratiquants de la religion et de sa morale) allaient mieux gérer la Nation, proprement et dans un but non lucratif (Fi sabil allah). Las ! Rien ne s'est passé comme espéré ou promis. La réalité a éclaté au grand jour et l'appétit pour les choses matérielles (argent, biens, etc.) s'est révélé gargantuesque (il y avait les clans restreints de Ben Ali - Trabesli), il y a désormais des clans ouverts tous azimuts (partout, zenga zenga, comme dirait Kaddafi). Un million d'électeurs en moins, qui dit mieux comme (contre) performance. Vous aurez, bien sûr, à la télé et sur les radios des charlatans de la politique qui vous diront "mais, non, c'est une victoire !" En fait, c'est une fausse-vraie victoire, dans la mesure où le système électoral voulu par Ennahdha et ses alliés est tel qu'il permet même à un perdant de gagner... la mise en devenant un "minoritaire dominant".
(2) Le 2e schéma montre la perte similaire subie par le parti présidentiel Nidaa Tounes : près de 900 000 voix en moins depuis 2014. C'est un parti qui a trahi son électorat (en faisant alliance avec les Islamistes, et en pratiquant le népotisme au lieu de rassembler...).


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Le 212e parti politique en Tunisie est né... Le saviez-vous ?

Le 212e parti politique en Tunisie est né... Le saviez-vous ?
Le ministère en charge des Relations avec les instances constitutionnelles, la société civile et des droits de l’Homme, a annoncé le 7 mai, l’arrivée d’un nouveau parti politique « Hizb Harakat Tounes ila Amam » (« Le mouvement de la Tunisie en avant ») sur la scène tunisienne. Ce parti a été créé par un syndicaliste, Abid Briki, qui n’a donc pas trouvé – ou ne trouve plus – de parti à son goût.
Ancien secrétaire général adjoint de l'Union générale tunisienne du travail (2010), puis son porte-parole (2011), il a été parmi les fondateurs du Mouvement des patriotes démocrates, avant de participer au gouvernement pendant quelques mois en tant que ministre de la Fonction publique et de la Gouvernance (d’août 2016 à février 2017).
C’est une occasion de comparer le nombre de partis politiques qui existent aujourd’hui en Tunisie (212, contre une dizaine avant 2011) à quelques pays africains. Voir graphiques.
Sur une vingtaine de pays, pour lesquels j’ai pu trouver des chiffres (notamment sur le site DW Afrique), la Tunisie se classe au 6e rang par le nombre de partis (212), loin après la RD Congo (477), presqu’autant que le Tchad (208), et loin devant l’Algérie (65).
Mais par rapport au nombre de ses habitants, la Tunisie se classe au 4e rang, avec 54 245 habitants en moyenne par parti, contre par exemple 635 385 hab/parti en Algérie…


PS - un 213e parti a été créé, selon une annonce officielle datée du 11 mai. Le parti s'appelle "Union de Tunisie-Carthage" et sa fondatrice s'appelle Soufia Kecherem. De tous les sites et journaux qui ont relayé cette "info", aucun n'a été plus loin que les 3 lignes de la dépêche officielle... Nous ne saurons donc rien sur ce nouveau parti, ni sur sa fondatrice...
 

Eaux minérales : de cause à effet…

La 27e usine de production d’eau minérale en Tunisie a ouvert ses portes le 16 avril dernier. Cinq autres sont en projet, selon le directeur général de l’Office national du thermalisme et de l’hydrothérapie, Rzig Oueslati. Avec cette nouvelle unité industrielle, la production tunisienne d’eaux minérales devrait avoisiner les 2 milliards de litres en 2018-2019. Contre à peine 300 millions de litres en 2001…
Ce bond en avant ne s’explique pas seulement par l’élévation du niveau de vie des Tunisiens (et de leur pouvoir d’achat), mais surtout – à mon avis – par la détérioration manifeste de la qualité de l’eau du robinet. Faute d’une eau « publique » de bonne qualité, le Tunisien est obligé de consommer une « eau privée » en bouteille…
A qui profite le « crime » dirait l’autre ? A l’industrie de l’eau minérale, pardi ! Elle progresse bon an mal an de 7 %, soit cinq fois plus que la croissance démographique.
Chacun de nous a remarqué que la qualité de l’eau du robinet s’est nettement détériorée depuis une dizaine d’années. Elle est devenue presqu’imbuvable. On n’a pas besoin de laboratoires d’analyses pour le savoir. Mais, si l’Etat faisait son travail, si les institutions de contrôle sanitaire faisaient le leur, on découvrira que l’eau du robinet est de moins en moins potable. Et la SONEDE elle-même, qui le sait, devrait le dire. Ne pas vérifier la qualité de l’eau du robinet, c’est un crime contre les Tunisiens !
Tous les Tunisiens ne peuvent pas se permettre d’acheter de l’eau minérale pour boire, pour cuisiner, pour se laver les dents, pour faire son café…
Cette situation profite évidemment aux industriels de l’eau minérale, qui forment sans aucun doute un « lobby » puissant dont l’intérêt est satisfait avec le mot d'ordre : « consommer plus de bouteilles ».
D’une consommation d’appoint et de goût, l’eau minérale est devenue une obligation. Vous la trouverez partout, y compris, sous le soleil (ce qui n’est un gage de bonne conservation).
Le « lobby de l’eau minérale», comme tous les lobbies dans le monde, a intérêt à ce que ses ventes augmentent constamment et… ses bénéfices. La dernière usine a coûté la bagatelle de 17 millions de dinars. Plus vite ils seront amortis, plus l’investisseur se portera mieux.
Alors, c’est bien de fanfaronner en disant que le Tunisien consomme aujourd’hui, en moyenne, 170 litres par an (contre 31 litres en 2001), quatre fois plus que la moyenne mondiale, davantage que le Français (125 litres) ou le Belge (130), presqu’autant que l’Allemand (175). La Tunisie se classe, belle performance, au 12e rang mondial. Et le « lobby » ambitionne de nous faire gagner encore quelques places pour figurer parmi le « Top 10 ».
Je ne dirai rien de mal, si cette progression rime avec amélioration du niveau de vie des Tunisiens en général. Et qu’elle s’accompagne aussi d’une amélioration de l’eau potable. Mais, les chiffres démontrent que ce n’est hélas pas le cas ! La consommation d’eau minérale augmente constamment parce que l’eau du robinet devient de moins en moins potable. Et que les autorités ne font rien pour que l’eau du robinet s’améliore ! (Ah, mais les tarifs de la SONEDE ne cessent, eux, d’augmenter).
Je lance un appel pour que l’eau du robinet soit analysée sur tout le territoire tunisien (cela peut entrer dans la responsabilité des nouveaux conseils municipaux, si ces derniers ont vraiment à cœur la santé de leurs citoyens). Et je demande que ces analyses soient faites par des laboratoires indépendants (au moins deux analyses contradictoires par test) et soient, évidemment rendues publiques. Et longue vie, bien sur, à notre eau minérale que nous apprécions depuis la fameuse – et désormais rarissime – « Ain Oktor ».

Elections municipales : des résultats préliminaires…

L’ISIE a enfin publié – le 13 mai, sur son site - les résultats préliminaires. Les résultats définitifs sont promis pour le 13 juin. Vous avez bien lu : le 13 juin. C'est-à-dire plus d’un mois après le vote !
Elle l’a fait à sa façon, sans synthèse nationale. Cette institution est responsable de bout en bout des élections, de leurs préparatifs jusqu’aux résultats. Elle ne fournit aucun tableau des résultats globaux (pour la Tunisie entière), comme le font tous les organismes de ce genre dans les autres pays démocratiques.
Donner des résultats « commune par commune » est une chose. Elle a son utilité. Mais les résultats au niveau national permettent d’avoir une idée globale, de faire des comparaisons, avant de passer aux résultats détaillés… L’ISIE ne donne au public aucune synthèse officielle des résultats. Et c’est pareil pour les élections précédentes, législatives et présidentielles.
Vous n’aurez, sur le site, que des centaines et des centaines de feuilles (en PDF) ou en… capture d’écran (une idée géniale qui montre surtout la paresse et la négligence, sinon l’amateurisme). Si vous voulez étudier les résultats électoraux, pour une thèse universitaire ou un article, vous n’avez qu’à additionner pendant des heures et des heures les micro-résultats…
Cette attitude de l’ISIE dénote d’une volonté de maintenir les citoyens dans l’ignorance. Son statut parle pourtant de « transparence »… Mais qui s’en soucie ? Les « prépondérants » (ceux qui nous gouvernent) disposent eux de toutes les données…
Prenez un peu de votre temps, et consultez le site de l’ISIE…
Moi, j’ai pris un peu de mon temps, par curiosité et par plaisir, pour compiler les données (commune par commune) afin d’obtenir une vue d’ensemble sur les « listes » qui sont arrivées en tête. Je partage avec vous mes découvertes. A titre privé (pas d’usage professionnel, svp).
Qui est arrivé en tête dans les communes et avec quel score ?
J’ai parlé de déclin des partis au pouvoir. C’est vrai, mais d’un certain point de vue (le nombre d’électeurs a fortement baissé). Mais d’un autre point de vue, celui de la « mainmise » sur le pouvoir, rien n’a changé, et rien ne changera de sitôt.
Les deux principaux partis, qui se partagent le pouvoir depuis 2014, ne vont gentiment pas remettre une parcelle de leurs pouvoirs aux autres… Les deux partis en question – Ennahda et Nidaa Tounes, alliés contre nature (en apparence) – sont arrivés en tête dans 238 communes sur 350, soit 68% du total. Et par le jeu des prochaines alliances entre eux et les « Indépendants », ils auront un contrôle quasi-total sur la scène locale, qui s’ajoute à leur contrôle sur l’Assemblée, sur le Gouvernement et sur l’Administration centrale. L’hégémonie d’un seul parti (le RCD) cède la place à celle de deux partis, qui sont comme les deux mains d’un même corps ou les deux poches d’une même veste. Dans certaines communes, l’émiettement des scores facilitera cette mainmise.
Les deux partis disposent séparément, selon ma compilation,d’une majorité absolue (plus de 50 % des sièges) dans 36 communes, dont 23 pour Ennahdha et 13 pour Nidaa Tounes. Ils peuvent s’associer pour rassembler une majorité absolue (à eux deux) dans au moins 147 autres communes… Les « Indépendants » (certains le sont vraiment, d’autres sont des sous-marins) ne contrôleront que 7 communes (avec plus de 50 % des sièges). Les autres partis – s’ils font preuve d’intelligence – pourront se rassembler pour contrôler – et désigner le maire – dans une douzaine de communes. L’avenir nous le dira.