lundi 24 janvier 2011

La révolution vue de Sousse

Sousse, le 24 janvier
Après le couvre-feu, la loi interdit de circuler. En théorie. Vu de mes propres yeux, plusieurs véhicules bravent le couvre-feu en circulant après 20h00. Certains, par nécessité de service, ne veulent pas dormir sur leur lieu de travail. Exemple : dans un aéroport qui reçoit des avions après 20h00, des employés ne veulent pas passer la nuit sur les bancs de l'aérogare où tous les services de restauration sont fermés. Ils quittent donc l'aéroport au risque de leur vie, mais ils sont tranquilles : les soldats sont des gentils !  Effectivement, les soldats qui tiennent les barrages de contrôle sur la route arrêtent tous les véhicules. Ils vous demandent de vous arrêter. Ils vous saluent, contrôlent votre coffre et vos papiers et vous disent "bonne route".
Les routes sont calmes, pas le moindre coup de feu. Les bandes, armées et payées par l'ancien régime, ont déguerpi. Certaines se terrent encore, mais jusqu'à quand ?

Le jour, la vie reprend son rythme normal. Les embouteillages aux carrefours (sans flics pour contrôler), les gens qui marchent partout, sur le trottoir et sur la chaussée. Normal. Jusqu'à environ 10h00. Après, les routes s'animent d'une manière inédite (jamais vue du temps de Zinochet) : des petits groupes de manifestants, avec des feuilles de papier en guise de pancartes, des banderolles, continuent à s'exprimer en toute liberté. "RCD dégage"... Liberté, Non à la confiscation (par qui ?) de la Révolution... Les manifs sont un peu partout, au quartier Er-Riadh, à Khezama, au Souk el-Ahad... Personne ne les réprime. Ils parlent, ils crient... Mais qui les écoutent.

Des témoins occulaires vous racontent l'avant et l'après 14 janvier. Un médecin me raconte avoir vu autour de Carrefour Market (sur la GP1, à Khezama), trois jours avant le 14, trois voitures de location qui faisaient le gué. Leurs passagers entraient et sortaient du magasin sans aucun achat. C'est du repérage. Le soir du 14 janvier, juste après l'annonce du départ de Zinochet, deux des trois voitures sont revenues : huit passagers sont descendus. Ils ont pris des pneus et les ont brûlé devant le magasin. Quand le feu a bien pris et que la fumée a envahi les lieux, ils ont cassé les vitres du magasin, sont entrés et ont commencé le saccage, des produits étaient jetés dehors. Puis, ils sont sortis sans rien prendre, laissant aux autres le soin de piller...

Effectivement, ce n'est que par la suite que des gens ordinaires sont venus piquer autant que possible, qui un fer à repasser, une machine à laver, un téléviseur, des produits de consommation courante. Les casseurs sont probablement partis ailleurs - Monoprix, Promogros, Tunisair (pourquoi ?), etc. - pour éventrer des vitrines. Ils ont opérés de la même manière sur les villas et entrepôts de la famille de Ben Ali, les Hayet et Cie. C'est ce qu'on appelle "la politique de la terre brûlée" : on ne laisse rien au peuple (ennemi), ni biens, ni traces, mais des cendres...

Plus tard dans la nuit du 14 au 15, les sbires de Zinochet ont semé la panique dans divers quartiers de la ville. Dans la rue des Orangers, les tirs se sont poursuivis plusieurs heures entre trois groupes. On ne sait qui tirait contre qui. Les soldats contre des soldats ou contre des milices ? La nuit était noire. Mais on ne déplore pas de victimes. Les tireurs voulaient semer la terreur. Même dans les cités populaires, comme Er-Riadh ou Ez-Zouhour... On n'a pas touché aux hôtels, bien gardés par l'armée.

Hayet, la soeur de Ben Ali est en fuite. Kaïs, le neveu, a été arrêté. Leurs biens pillés. Leur temps est fini. Mais quid de leurs hommes de main ? Et de leurs nombreux biens immobiliers ? Et, enfin, de leur jugement sur terre ?

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