Face au blocage et à la lourdeur des institutions créées
après 2011, les « leaders politiques » s’en donnent à cœur joie… pour
gouverner comme ils l’entendent, selon leurs propres intérêts. En à peine sept ans (2011-2018), la Tunisie a
été dirigée par trois Présidents de la République et six Chefs de gouvernement…
Et le jeu de quilles se poursuit au gré de l’humeur de tel syndicat ou de tel
parti.
Le Président de la République en personne, pour ramener
« officiellement » la paix sociale et sortir de la crise économique,
a « inventé » une « commission » ad-hoc. Elle permet de
contourner les institutions officielles et d’éliminer tel ou tel responsable
gouvernemental. Le « dialogue national » - qui a eu ses vertus lors
de la grave crise de 2013 - mais qui ne peut servir de prétexte à tout hors de
l’Etat constitutionnel – ressort comme une baguette magique.
Le « dialogue national » - pour lequel la Tunisie
a reçu le Nobel de la Paix – est, en effet, devenu depuis 2016 un « moyen » pour éliminer les Chefs
de gouvernement qui n’obéissent plus ou ne servent plus à rien.
Le Président de la République ne savait pas comment limoger
le chef de gouvernement Habib Essid (selon la Constitution de janvier 2014, le
Chef de gouvernement dispose de pouvoirs plus forts que ceux du Président de la
République ; Il ne peut être renversé que par un vote de défiance de
l’Assemblée nationale). Alors, il a créé – avec l’accord de ceux qui veulent se
débarrasser dudit Chef du gouvernement – une « commission ».
Cette commission, aussi honorable soit-elle, aussi représentative soit-elle, ne peut avoir
les qualités « légales » et « constitutionnelles » pour
décider du sort de la Nation et de la Population toute entière, laquelle a élu
des institutions pour cela.
A ce que je sache, hier, comme aujourd’hui, je n’ai pas vu –
et personne d’autre n’a vu – le peuple sortir dans les rues pour réclamer le
départ du Chef de gouvernement précédent ou actuel.
La « commission » décide donc à la place des élus.
Elle est composée de personnes, non élues, qui représentent treize entités
disparates : quatre syndicats (professionnels) et neuf partis politiques
divers (sur plus de 200). Elle se réunit, sous la houlette du Président de la
République. Et elle propose – avec l’assistance d’« experts » - d’un nouveau
« programme économique et social national ». Peu importe que le pays
dispose déjà d’un Budget économique annuel voté par l’Assemblée, d’un Plan de
développement quinquennal (voté idem) et de tous les rouages nécessaires pour
apporter les correctifs et les ajustements nécessaires.
La « commission » accouche, au bout de quelques
semaines, d’un programme, dont le nom change de nom selon ses promoteurs :
il s’appelait « Pacte de
Carthage » ou « Document de Carthage ». Pour lui donner un
« vernis officiel » , on le présenté à l’Assemblée nationale qui
l’approuve (sachant que les « partis signataires » y disposent d’une
majorité suffisante).
La question est pourquoi faut-il passer par une
« commission » si l’on veut changer de cap ? Pourquoi ne pas
aller droit au but et demander aux élus du peuple de changer de cap ? Pour
cela, il faut avouer que l’on s’était trompé dans le choix initial du
programme, du Chef de gouvernement et des ministres…
La solution toute trouvée pour éviter ses aveux et ses
complications éventuelles : créer une commission pour rédiger le
« Pacte de Carthage ». Un pacte qui a permis, en juillet 2016, de dégommer
le Chef de gouvernement Habib Essid. Et qui va permettre d’acculer Youssef
Chahed à la démission ou à la soumission (comme il est honnête et intègre, il
choisira la première solution).
Entre-temps, le pays aura traversé – comme en 2016 - une
longue période d’incertitude et de confusion. Ce qui favorise tous les
comportements anarchiques et décourage les investisseurs et les entrepreneurs
honnêtes…
Nous avons eu ainsi Youssef Chahed depuis le 27 août 2016. Ce
brillant Chef de gouvernement, solide comme un roc, droit dans ses bottes, a
commencé à déplaire – à déranger – les syndicats, mais aussi les mafieux, les
profiteurs du désordre, les ambitieux qui attendent leur heure (élections
présidentielle et législatives d’octobre-décembre 2019)… Il était même accusé d’être
pro-américain (que c’est ridicule), pro ceci, pro cela… Il était en fait conte
la gabegie, contre la corruption, pour accroître la production, le travail… (il
a hérité de tellement d’handicaps qu’en 360 jours, il ne peut mieux faire, ni
lui, ni personne d’autre).
Le syndicat ouvrier – qui a repris du poil de la bête – veut
gouverner le pays à sa façon. Quand quelque décision ne lui plait pas, il
bloque des quatre fers… Et la machine économique se grippe. Et il accuse Youssef
Chahed de tous les maux (allez chercher pourquoi au juste ?). Donc, Chahed
devrait partir, parce qu’il ne plait plus ou pas à X ou Y. Parce que s’il
réussit (et les résultats 2018 s’annoncent bons pour la Tunisie), il devient
populaire et éligible en… 2019. Comment le pousser vers la sortie avant
que ce ne soit trop tard ?
Pour cela, je rappelle : il y a les voies légales. Ll’Assemblée
nationale peut retirer sa confiance au Chef de gouvernement (lors d’un débat
public) et obtenir sa démission. Le peuple peut aussi se soulever s’il n’était pas
content. Et imposer un changement.
Mais, en politique sans foi ni loi, on choisit les coups bas,
indirects de préférence.
Nous avons eu « Carthage I » pourquoi ne pas faire
« Carthage II » ? C’est simple, et ça fonctionne et ça occupe
les médias à tourner… en rond.
Le Président de la République a chargé une « commission
d’experts » (deux désignés par chaque signataire de Carthage I) de
« réfléchir » à un plan de sortie de crise et de relance… C’est le
but « officiel ». Cette commission s’est réunie plusieurs fois et a
concocté un plan en 100 points… Ils ont
beaucoup réfléchit les experts… Ils ont fait des concessions (à qui ?, à
leurs voisins de table, pardi !). On susurre, de manière grossière, que le
Chef de gouvernement actuel n’aura pas le choix : accepter de mettre en
œuvre ce « plan en 100 points », sinon démissionner. Et
« piment sur le gâteau », il devrait – mais de quel droit – se
déclarer, en acceptant cette nouvelle « mission », inapte à se présenter aux élections de 2019…
Que c’est élémentaire, que c’est ridicule ! Que c’est bas et mesquin de la
part de ceux qui osent faire cette double exigence et prétendre demain gouverner
le pays…
Comment se fait-il qu’on change d’orientation et de
gouvernement en moins de deux ans ? Sans explication convaincante ? Le
président de la République actuel en aura usé trois Chefs de gouvernement (Habib
Essid, Youssef Chahed et le prochain) avant la fin de son mandat le 31 décembre
2019.
Le temps des spéculations est déjà : après Youssef
Chahed, c’est à qui le tour ? Ce sera la prochaine victime de Carthage
III.
Pendant ce temps, les Tunisiens se taisent, ironisent, ou
font causette. Sont-ils correctement informés ? Non, et non : qui
peut me donner le nombre de ces « experts » (qui décident de leur présent
et de leur avenir), leurs noms, leurs compétences ? Quelle est leur légitimité ?
Il est vrai, leur tête est ailleurs : les couffins de
Ramadan, les cadeaux de l’Aïd, les fêtes qui s’annoncent pendant l’été 2018.
Que la nouvelle Tunisie soit dirigée par une
« commission d’experts » autoproclamés, cela ne les dérangent
plus. Ils en ont tellement vu et vécu de
depuis 2011. Chacun semble vouloir vivre sa vie, aussi tranquillement que
possible. Loin de la politique (vous avez noté le nombre record des
abstentionnistes aux élections municipales du 6 mai dernier). Et, si possible,
en sécurité.