dimanche 20 mai 2018

Tunisie : le coup d’Etat permanent…


Face au blocage et à la lourdeur des institutions créées après 2011, les « leaders politiques » s’en donnent à cœur joie… pour gouverner comme ils l’entendent, selon leurs propres intérêts.  En à peine sept ans (2011-2018), la Tunisie a été dirigée par trois Présidents de la République et six Chefs de gouvernement… Et le jeu de quilles se poursuit au gré de l’humeur de tel syndicat ou de tel parti.
Le Président de la République en personne, pour ramener « officiellement » la paix sociale et sortir de la crise économique, a « inventé » une « commission » ad-hoc. Elle permet de contourner les institutions officielles et d’éliminer tel ou tel responsable gouvernemental. Le « dialogue national » - qui a eu ses vertus lors de la grave crise de 2013 - mais qui ne peut servir de prétexte à tout hors de l’Etat constitutionnel – ressort comme une baguette magique.
Le « dialogue national » - pour lequel la Tunisie a reçu le Nobel de la Paix – est, en effet, devenu depuis 2016 un  « moyen » pour éliminer les Chefs de gouvernement qui n’obéissent plus ou ne servent plus à rien.
Le Président de la République ne savait pas comment limoger le chef de gouvernement Habib Essid (selon la Constitution de janvier 2014, le Chef de gouvernement dispose de pouvoirs plus forts que ceux du Président de la République ; Il ne peut être renversé que par un vote de défiance de l’Assemblée nationale). Alors, il a créé – avec l’accord de ceux qui veulent se débarrasser dudit Chef du gouvernement – une « commission ».
Cette commission, aussi honorable soit-elle,  aussi représentative soit-elle, ne peut avoir les qualités « légales » et « constitutionnelles » pour décider du sort de la Nation et de la Population toute entière, laquelle a élu des institutions pour cela.
A ce que je sache, hier, comme aujourd’hui, je n’ai pas vu – et personne d’autre n’a vu – le peuple sortir dans les rues pour réclamer le départ du Chef de gouvernement précédent ou actuel.
La « commission » décide donc à la place des élus. Elle est composée de personnes, non élues, qui représentent treize entités disparates : quatre syndicats (professionnels) et neuf partis politiques divers (sur plus de 200). Elle se réunit, sous la houlette du Président de la République. Et elle propose – avec l’assistance d’« experts » - d’un nouveau « programme économique et social national ». Peu importe que le pays dispose déjà d’un Budget économique annuel voté par l’Assemblée, d’un Plan de développement quinquennal (voté idem) et de tous les rouages nécessaires pour apporter les correctifs et les ajustements nécessaires.
La « commission » accouche, au bout de quelques semaines, d’un programme, dont le nom change de nom selon ses promoteurs : il s’appelait  « Pacte de Carthage » ou « Document de Carthage ». Pour lui donner un « vernis officiel » , on le présenté à l’Assemblée nationale qui l’approuve (sachant que les « partis signataires » y disposent d’une majorité suffisante).
La question est pourquoi faut-il passer par une « commission » si l’on veut changer de cap ? Pourquoi ne pas aller droit au but et demander aux élus du peuple de changer de cap ? Pour cela, il faut avouer que l’on s’était trompé dans le choix initial du programme, du Chef de gouvernement et des ministres…
La solution toute trouvée pour éviter ses aveux et ses complications éventuelles : créer une commission pour rédiger le « Pacte de Carthage ». Un pacte qui a permis, en juillet 2016, de dégommer le Chef de gouvernement Habib Essid. Et qui va permettre d’acculer Youssef Chahed à la démission ou à la soumission (comme il est honnête et intègre, il choisira la première solution).
Entre-temps, le pays aura traversé – comme en 2016 - une longue période d’incertitude et de confusion. Ce qui favorise tous les comportements anarchiques et décourage les investisseurs et les entrepreneurs honnêtes…
Nous avons eu ainsi Youssef Chahed depuis le 27 août 2016. Ce brillant Chef de gouvernement, solide comme un roc, droit dans ses bottes, a commencé à déplaire – à déranger – les syndicats, mais aussi les mafieux, les profiteurs du désordre, les ambitieux qui attendent leur heure (élections présidentielle et législatives d’octobre-décembre 2019)… Il était même accusé d’être pro-américain (que c’est ridicule), pro ceci, pro cela… Il était en fait conte la gabegie, contre la corruption, pour accroître la production, le travail… (il a hérité de tellement d’handicaps qu’en 360 jours, il ne peut mieux faire, ni lui, ni personne d’autre).
Le syndicat ouvrier – qui a repris du poil de la bête – veut gouverner le pays à sa façon. Quand quelque décision ne lui plait pas, il bloque des quatre fers… Et la machine économique se grippe. Et il accuse Youssef Chahed de tous les maux (allez chercher pourquoi au juste ?). Donc, Chahed devrait partir, parce qu’il ne plait plus ou pas à X ou Y. Parce que s’il réussit (et les résultats 2018 s’annoncent bons pour la Tunisie), il devient populaire et éligible en… 2019. Comment le pousser vers la sortie avant que ce ne soit trop tard ?
Pour cela, je rappelle : il y a les voies légales. Ll’Assemblée nationale peut retirer sa confiance au Chef de gouvernement (lors d’un débat public) et obtenir sa démission. Le peuple peut aussi se soulever s’il n’était pas content. Et imposer un changement.
Mais, en politique sans foi ni loi, on choisit les coups bas, indirects de préférence.
Nous avons eu « Carthage I » pourquoi ne pas faire « Carthage II » ? C’est simple, et ça fonctionne et ça occupe les médias à tourner… en rond.
Le Président de la République a chargé une « commission d’experts » (deux désignés par chaque signataire de Carthage I) de « réfléchir » à un plan de sortie de crise et de relance… C’est le but « officiel ». Cette commission s’est réunie plusieurs fois et a concocté un plan en 100 points…  Ils ont beaucoup réfléchit les experts… Ils ont fait des concessions (à qui ?, à leurs voisins de table, pardi !). On susurre, de manière grossière, que le Chef de gouvernement actuel n’aura pas le choix : accepter de mettre en œuvre ce « plan en 100 points », sinon démissionner. Et « piment sur le gâteau », il devrait – mais de quel droit – se déclarer, en acceptant cette nouvelle « mission »,  inapte à se présenter aux élections de 2019… Que c’est élémentaire, que c’est ridicule ! Que c’est bas et mesquin de la part de ceux qui osent faire cette double exigence et prétendre demain gouverner le pays…
Comment se fait-il qu’on change d’orientation et de gouvernement en moins de deux ans ? Sans explication convaincante ? Le président de la République actuel en aura usé trois Chefs de gouvernement (Habib Essid, Youssef Chahed et le prochain) avant la fin de son mandat le 31 décembre 2019.
Le temps des spéculations est déjà : après Youssef Chahed, c’est à qui le tour ? Ce sera la prochaine victime de Carthage III.
Pendant ce temps, les Tunisiens se taisent, ironisent, ou font causette. Sont-ils correctement informés ? Non, et non : qui peut me donner le nombre de ces « experts » (qui décident de leur présent et de leur avenir), leurs noms, leurs compétences ? Quelle est leur légitimité ?
Il est vrai, leur tête est ailleurs : les couffins de Ramadan, les cadeaux de l’Aïd, les fêtes qui s’annoncent pendant l’été 2018.
Que la nouvelle Tunisie soit dirigée par une « commission d’experts » autoproclamés, cela ne les dérangent plus.  Ils en ont tellement vu et vécu de depuis 2011. Chacun semble vouloir vivre sa vie, aussi tranquillement que possible. Loin de la politique (vous avez noté le nombre record des abstentionnistes aux élections municipales du 6 mai dernier). Et, si possible, en sécurité.

 

mardi 15 mai 2018

Elections municipales : les principaux chiffres à retenir


Vous remarquerez que les journaux ont arrêté de parler des « élections municipales ». Ils ont séché. C’est-à-dire qu’ils n’ont plus rien à dire… parce qu’ils ne travaillent pas sur les « résultats bruts » publiés par l’ISIE (commune par commune, sous format PDF, à raison de 3 pages par commune x 350 communes, soit près de 1 000 pages…). L’ISIE ne veut pas publier les synthèses qu’elle a remis aux « prépondérants » (ceux qui la gouvernent), et pas au public, ni aux médias… Incroyable, mais vrai !
Incroyable aussi  - mais ça arrive en Tunisie des choses tous les jours encore plus incroyables – le fait que ces élections, envisagées dès 2011, ont été constamment repoussées. Et que, de 2011 à 2018, la nouvelle loi qui régira les régions et les communes (Code des collectivités locales, CCL) n’a été votée  que le 26 avril 2018, pour des élections tenues le 6 mai. Et que ce code attend toujours ses décrets  d’application…
Les candidats et les électeurs ont donc été appelés à voter pour des conseils municipaux (au nombre de 350) dont ils ne savent rien : quelles sont leurs compétences, leur financement, leurs attributions… Et l’on se demande après pourquoi les électeurs se sont abstenus…
Personne ne vous a rien dit également sur les « conseils régionaux » (au nombre de 24) dont on ne sait pas comme leurs membres « élus » seront choisis ? Ni par qui ? C’est un grand mystère. Le CCL dit qu’ils sont élus pour cinq ans – comme les municipaux, mais ne précise pas comment ?
Ceci dit, venons en aux chiffres globaux : Sur les 8,5 millions de Tunisiens en âge de voter, seuls se sont inscrits 5,4 millions, et seuls ont voté 1,9 million… Beaucoup de Tunisiens, sept ans après la « Révolution démocratique », ne savent pas pourquoi il faut s’inscrire ? En Europe (démocratique), l’inscription sur les listes électorales est gérée par les Mairies. En Tunisie, c’est l’ISIE qui en est responsable…  La direction actuelle de Mohamed Tlili Mansri ne ressemble pas à celle de Kamel Jendoubi ni à celle de Chafik Sarsar. Cette discontinuité entraine des méthodologies de travail différentes… Le savoir-faire dans le management se perd à chaque changement.

 

Le nombre de partis politiques est telle (la Tunisie en compte 213) que les lecteurs ne savent plus « pour qui voter ». Les « noyaux durs » de chaque grand parti (Ennahdha et Nidaa) se mobilisent et profitent de cette abstention record (2/3 du corps électoral). Plus les électeurs s’abstiennent, plus cela profitent aux « prépondérants ». Le phénomène des 860 « listes indépendantes » (dont certaines ont été montées par les « prépondérants ») n’est pas gage de démocratie, mais témoigne du manque de crédibilité et de visibilité des partis constitués. L’écrasante majorité des Tunisiens a perdu confiance dans « la politique telle qu’elle est pratiquée » depuis  2011à cause des déceptions successives : démagogie, trahison, corruption… 


 
Les « indépendants » sont arrivés en tête avec 600 000 voix (chiffre arrondi). Ils ont ainsi gagné 2 367 sièges (sur un total de 7 194 sièges attribués). Mais ces « indépendants » ne forment pas un ensemble cohérent – comme les élus d’un même parti  - mais un ensemble disparate, dont on peut craindre le pire, à quelques exceptions notables près (comme la commune de l’Ariana). J’ai entendu un élu « indépendant » promettre de régulariser toutes les constructions réalisées sans « permis de construire »…  Où va-t-on ? J’espère que les électeurs n’auront pas à se mordre les doigts...