vendredi 26 février 2016

La Tunisie marche sur la tête 3


Etre ou ne pas être Tunisien
Le ministre tunisien de l’Éducation, Néji Jalloul, a du pain sur la planche. Outre la réforme des cursus scolaires, du primaire jusqu’au bac, il se bat aussi contre la prolifération des écoles « parallèles » fondées par les islamistes de tout genre, alors que les écoles coraniques ont été abolies par Habib Bourguiba dès 1956. Néji Jalloul (natif de 1957) est le « produit » du système éducatif laïque et républicain instauré sous le règne de Bourguiba (1986-1987). Historien-archéologue de formation, notamment à Paris, il milite à contre le courant islamiste Ennahdha auquel son propre parti, Nidaa Tounes, a choisi de s’allier pour gouverner le pays depuis janvier 2015.
Il sait pointer du doigt – et pas du bout des lèvres – les maux dont souffre la Tunisie. Il profite de telle ou telle occasion pour sortir « une idée » qui malheureusement, passe à la trappe une fois prononcée (les relais médiatiques fonctionnent au jour le jour, sans recherche en profondeur, sans analyse, sans suite dans les idées). Même le site du ministère de l’Education demeure d’une monotonie affligeante pour ne pas dire plus.
Notre ministre a ainsi profité d’une « journée d’animation » dans une école préparatoire dans la région de Ben Arous, au sud de Tunis, pour évoquer, le 21 février 2016, "la nécessité d’une meilleure coordination de l’action gouvernementale afin de développer l’activité culturelle, notamment entre son ministère et deux autres en charge de la Culture et de la Jeunesse. « Nous avons les ressources humaines", a-t-il dit. Mais, a-t-il la volonté politique et les moyens financiers pour affronter les « lobbies » de l’Islam rétrograde ? Je ne le crois pas. La question qui se posent aux Tunisiens qui veulent revenir à un Etat moderne, ouvert sur le monde, libre et indépendant se résume dans les propos de Hamlet « Etre ou ne pas être »… Tunisien.
La situation éducative est tragique. Le ministre, qui a certainement pesé ses mots avant de parler à la radio (Shems FM), s’exprime de façon « soft » : "J'ai déjà dit qu'il y a un déficit (en arabe "Naqss") dans l'activité culturelle, dans la créativité. Si nous voulons que nos enfants deviennent créatifs, si on veut avoir des savants, si on veut que demain un Tunisien obtienne  le prix Nobel, nous devons encourager la créativité (l’inventivité). J'ai toujours dit que la créativité va avec l'esprit libre, cela veut dire que seul un esprit libre peut être créatif. Pour cela, il faut supprimer les contrôles qui empêchent les enfants d’être créatifs. Nous avons réalisé une révolution politique, une grande révolution. Cependant une révolution politique doit être soutenue (renforcée) par une révolution culturelle, une révolution des mentalités."
Et le ministre de préciser que "cette révolution culturelle doit avoir lieu au sein de l'institution éducative, et pas ailleurs". Ce dernier message s'adresse à ceux qui veulent que cette "révolution" se fasse au sein des mosquées et surtout des nouveaux établissements d'éducation islamique (dès la maternelle), hors de tout contrôle bien évidemment de l’Etat. Les cheikhs du Golfe considèrent que les Tunisiens ne sont pas de « bons musulmans », qu’il faut donc les éduquer à nouveau pour qu’ils deviennent de « vrais » wahhabites. Et c’est ce qui se voit tous les jours en Tunisie : des Tunisiens ont changé de vêtements pour s’accoutrer d’habits saoudiens, ils laissent pousser leur barbe (hirsute) avec ou sans moustache, leurs épouses se vêtissent de noir, se couvrent de la tête au pied. Dis-moi comment tu t’habilles, je dirai qui tu es…
Depuis la révolution, la faiblesse et l'indifférence des gouvernements successifs ont permis aux "affairistes" de l'Islam de créer des écoles privées, sans agrément officiel, pour accueillir les enfants à un prix défiant toute concurrence, voire gratuitement. Dans quel but ? Changer leur mentalité, incruster dans leurs esprits, la religion wahhabite-salafiste-archaïque, la religion de la soumission, non pas à Dieu, mais à ses prétendus "intermédiaires" soutenus et financés par l'argent des émirs enturbannés, ceux qui interdisent à la femme de conduire, ceux qui interdisent la musique et la télévision, ceux qui coupent les têtes et les mains, ceux qui prônent la violence et qui professent la haine…
Hypocritement (alors qu’Allah a blâmé tous les hypocrites dans le Coran), ces pseudo-musulmans anti-occidentaux utilisent le génie de l'Occident pour communiquer (via les satellites, via Internet), pour se déplacer dans des voitures et des avions de luxe, pour tuer avec des armes russes, chinoises et occidentales, pour bâtir des grattes-ciel à coup de milliards de dollars, grâce aux savoir-faire notamment des Américains et des Anglais.
L’argent du pétrole, extrait et gagné lui aussi grâce aux Occidentaux, aurait pu être dépensé autrement et plus intelligemment. Je ne veux pas dire qu’il ne faut pas construire des grattes-ciel, mais je me demande à quoi cela peut-il rimer dans un pays où les gens sont totalement soumis à la police religieuse… Interrogé par Paris-Match, le bâtisseur américain Adrian Smith de la nouvelle tour de Jeddah (1 000 m de hauteur) a évoqué l’ « égo » du financier, le prince Al-Walid, comme l’une des raisons de cette frénésie à faire plus haut que le voisin (la tour de Dubaï mesure 828 m).
L’argent du pétrole, qui coule à gogo depuis plus de quarante ans (octobre 1973), aurait pu être utilisé pour alphabétiser et éduquer ces millions de pauvres qui errent, le ventre creux et la tête vide, dans les pays musulmans, de la Mauritanie à l’Indonésie, en passant par le Nigeria, la Somalie, le Nord-Soudan, etc. Au contraire, l’argent du pétrole et du gaz a davantage servi à financer les guerres fratricides en Somalie (depuis les guerres de l’Ogaden, dans les années soixante-dix), au Yemen, en Irak, en Syrie, en Libye… Et on veut atteindre la Tunisie, après avoir échoué en Algérie. Afin d’instaurer un « califat médiéval ». Une autre aliénation, une autre « fitna »…
Une autre voix tunisienne, celle de Mohsen Marzouk. Il était encore secrétaire général de Nidaa Tounes quand il avait déclaré que « les mosquées ne doivent être des endroits où l’on trame des complots contre l’Etat et contre la sécurité des citoyens ni pour cacher des armes et des munitions». Et il avait exigé la fermeture des « écoles coraniques qui diffusent des vidéos où l’on voit des enfants en bandanas noires, sur lesquels sont imprimés des messages prônant le jihad ». 
Loin de moi l’idée de vouloir exclure l’Islam de la société tunisienne. La terre tunisienne a subi plusieurs invasions dans son histoire millénaire. Celle des conquérants musulmans, divers et variés dans leurs attitudes et leur politique, a laissé des empreintes indélébiles dans les esprits, même si les empreintes romaines et carthaginoises sont toujours gravées dans la pierre. La population locale (indigène) a été islamisée et arabisée, en grande partie. Sur elle, ce sont rajoutées des « couches » romaines, byzantines, turques, andalouses, arabes du Moyen-Orient. Les Tunisiens d’origine berbères sont aujourd’hui une minorité. Mais le « melting pot » y a été pratiqué bien avant les Etats-Unis, avec un brassage des races et des ethnies venant du monde européen, asiatique, africain et méditerranéen.
De ce brassage physique et culturel est né le « Tunisien », avec son identité particulière et ses pratiques religieuses souples, marquées par l’esprit critique et l’esprit d’ouverture. Le rite dominant « malékite » est, en fait, celui qui a su adapter la religion au peuple, et non l’inverse. Depuis la révolution de 2011, les tenants de l’arabité reviennent en force pour imposer ce que leurs prédécesseurs avaient vainement tenté de faire durant le Moyen-âge. Ils sont présents dans le parlement parmi les « élus », dans les médias, dans l’administration (des milliers de fonctionnaires islamistes ont été recrutés sous les deux gouvernements dirigés par Ennahdha (2011-2014). C’est une force réactionnaire avec laquelle il faut désormais compter. Mais qu’il faut combattre par les idées, avec la volonté de ne pas se laisser-faire, le pouvoir de dénoncer leurs agissements sournois. Et cela marche. Face à la mobilisation de la société civile moderne, Ennahdha a déjà perdu une bataille importante en échouant dans sa tentative d’islamiser la Constitution de 2014. D’autres batailles couvent : outre l’école, évoquée plus haut, il y a la Justice : des milliers de procès de « terroristes islamistes » sont en attente, faute de moyens matérielles et humains. La Tunisie comptent en tout et pour tout huit juges d’instruction dans le « pôle du terrorisme » pour gérer 1 600 affaires, selon la présidente des magistrats, Raoudha Karafi. Ce « pôle » manque des moyens les plus élémentaires pour accomplir sa tâche, en particulier un laboratoire d’expertise dédié.
Il y a aussi l’armée qui, malgré plusieurs tentatives, reste à l’écart de la scène politique au grand dam de Rached Ghannouchi, le président d’Ennahdha          . Le jour où l’armée tombera sous son influence, la Tunisie, telle que les aïeux de la génération actuelle l’avaient connue, disparaîtra. La Tunisie, la vraie, de Ibn Khaldoun, Ali Ben Ghedhahem, Tahar Sfar, Abdelaziz Thaalbi, Mohamed Ali Hammi, Tahar Haddad, Farhat Hached, Habib Bourguiba, Aboul Kacem Chebbi, Abdekaziz El Aroui, Hédi Nouira, Saliha, Radhia Haddad… La Tunisie des penseurs et des poètes, des révolutionnaires et des conteurs, des chanteurs et des bâtisseurs. La Tunisie de l’université islamique Zitouna, une des plus anciennes au monde (fondée en 737), et du Collège Sadiki, le premier lycée moderne du pays (1875).
Avec ce troisième article, je termine ma longue introduction. Et j’espère poursuivre avec des sujets ciblés sur l’histoire, l’économie et la société tunisienne qui marche drôlement, mais dangereusement, sur la tête…

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