Etre ou ne pas être
Tunisien
Le ministre tunisien de
l’Éducation, Néji Jalloul, a du pain sur la planche. Outre la réforme
des cursus scolaires, du primaire jusqu’au bac, il se bat aussi contre la
prolifération des écoles « parallèles » fondées par les islamistes de
tout genre, alors que les écoles coraniques ont été abolies par Habib Bourguiba
dès 1956. Néji Jalloul (natif de 1957) est le « produit » du système
éducatif laïque et républicain instauré sous le règne de Bourguiba (1986-1987).
Historien-archéologue de formation, notamment à Paris, il milite à contre le courant
islamiste Ennahdha auquel son propre parti, Nidaa Tounes, a choisi de s’allier
pour gouverner le pays depuis janvier 2015.
Il sait pointer du doigt
– et pas du bout des lèvres – les maux dont souffre la Tunisie. Il profite de
telle ou telle occasion pour sortir « une idée » qui malheureusement,
passe à la trappe une fois prononcée (les relais médiatiques fonctionnent au
jour le jour, sans recherche en profondeur, sans analyse, sans suite dans les
idées). Même le site du ministère de l’Education demeure d’une monotonie
affligeante pour ne pas dire plus.
Notre ministre a ainsi
profité d’une « journée d’animation » dans une école préparatoire dans
la région de Ben Arous, au sud de Tunis, pour évoquer, le 21 février
2016, "la nécessité d’une meilleure coordination de l’action gouvernementale afin
de développer l’activité culturelle, notamment entre son ministère et deux
autres en charge de la Culture et de la Jeunesse. « Nous avons les
ressources humaines", a-t-il dit. Mais, a-t-il la volonté politique et les
moyens financiers pour affronter les « lobbies » de l’Islam
rétrograde ? Je ne le crois pas. La question qui se posent aux Tunisiens qui
veulent revenir à un Etat moderne, ouvert sur le monde, libre et indépendant se
résume dans les propos de Hamlet « Etre ou ne pas être »… Tunisien.
La situation éducative
est tragique. Le ministre, qui a certainement pesé ses mots avant de parler à
la radio (Shems FM), s’exprime de façon « soft » : "J'ai
déjà dit qu'il y a un déficit (en arabe "Naqss") dans l'activité
culturelle, dans la créativité. Si nous voulons que nos
enfants deviennent créatifs, si on veut avoir des savants, si on veut que
demain un Tunisien obtienne le prix
Nobel, nous devons encourager la créativité (l’inventivité). J'ai toujours dit
que la créativité va avec l'esprit libre, cela veut dire que seul un esprit
libre peut être créatif. Pour cela, il faut supprimer les contrôles qui
empêchent les enfants d’être créatifs. Nous avons réalisé une révolution
politique, une grande révolution. Cependant une révolution politique doit
être soutenue (renforcée) par une révolution culturelle, une révolution des mentalités."
Et le ministre de préciser que "cette révolution culturelle doit avoir lieu au sein de l'institution éducative, et
pas ailleurs". Ce dernier message s'adresse à ceux qui veulent que cette
"révolution" se fasse au sein des mosquées et surtout des nouveaux
établissements d'éducation islamique (dès la maternelle), hors de tout contrôle
bien évidemment de l’Etat. Les cheikhs du Golfe considèrent que les Tunisiens ne
sont pas de « bons musulmans », qu’il faut donc les éduquer à nouveau
pour qu’ils deviennent de « vrais » wahhabites. Et c’est ce qui se
voit tous les jours en Tunisie : des Tunisiens ont changé de vêtements
pour s’accoutrer d’habits saoudiens, ils laissent pousser leur barbe (hirsute)
avec ou sans moustache, leurs épouses se vêtissent de noir, se couvrent de la
tête au pied. Dis-moi comment tu t’habilles, je dirai qui tu es…
Depuis la révolution, la faiblesse et l'indifférence
des gouvernements successifs ont permis aux "affairistes" de l'Islam
de créer des écoles privées, sans agrément officiel, pour accueillir les
enfants à un prix défiant toute concurrence, voire gratuitement. Dans quel but
? Changer leur mentalité, incruster dans leurs esprits, la religion
wahhabite-salafiste-archaïque, la religion de la soumission, non pas à Dieu,
mais à ses prétendus "intermédiaires" soutenus et financés par
l'argent des émirs enturbannés, ceux qui interdisent à la femme de conduire,
ceux qui interdisent la musique et la télévision, ceux qui coupent les têtes et
les mains, ceux qui prônent la violence et qui professent la haine…
Hypocritement (alors qu’Allah a blâmé tous les
hypocrites dans le Coran), ces pseudo-musulmans anti-occidentaux utilisent le
génie de l'Occident pour communiquer (via les satellites, via Internet), pour
se déplacer dans des voitures et des avions de luxe, pour tuer avec des armes
russes, chinoises et occidentales, pour bâtir des grattes-ciel à coup de
milliards de dollars, grâce aux savoir-faire notamment des Américains et des
Anglais.
L’argent du pétrole, extrait et gagné lui aussi
grâce aux Occidentaux, aurait pu être dépensé autrement et plus intelligemment.
Je ne veux pas dire qu’il ne faut pas construire des grattes-ciel, mais je me
demande à quoi cela peut-il rimer dans un pays où les gens sont totalement
soumis à la police religieuse… Interrogé par Paris-Match, le bâtisseur
américain Adrian Smith de la nouvelle tour de Jeddah (1 000 m de hauteur)
a évoqué l’ « égo » du financier, le prince Al-Walid, comme
l’une des raisons de cette frénésie à faire plus haut que le voisin (la tour de
Dubaï mesure 828 m).
L’argent du pétrole, qui coule à gogo depuis plus de
quarante ans (octobre 1973), aurait pu être utilisé pour alphabétiser et
éduquer ces millions de pauvres qui errent, le ventre creux et la tête vide,
dans les pays musulmans, de la Mauritanie à l’Indonésie, en passant par le
Nigeria, la Somalie, le Nord-Soudan, etc. Au contraire, l’argent du pétrole et
du gaz a davantage servi à financer les guerres fratricides en Somalie (depuis
les guerres de l’Ogaden, dans les années soixante-dix), au Yemen, en Irak, en
Syrie, en Libye… Et on veut atteindre la Tunisie, après avoir échoué en
Algérie. Afin d’instaurer un « califat médiéval ». Une autre
aliénation, une autre « fitna »…
Une autre voix tunisienne, celle de Mohsen Marzouk. Il était
encore secrétaire général de Nidaa Tounes quand il avait déclaré que « les
mosquées ne doivent être des endroits où l’on trame des complots contre l’Etat
et contre la sécurité des citoyens ni pour cacher des armes et des munitions». Et il avait exigé la fermeture des « écoles
coraniques qui diffusent des vidéos où l’on voit des enfants en bandanas
noires, sur lesquels sont imprimés des messages prônant le jihad ».
Loin de moi l’idée de
vouloir exclure l’Islam de la société tunisienne. La terre tunisienne a subi
plusieurs invasions dans son histoire millénaire. Celle des conquérants
musulmans, divers et variés dans leurs attitudes et leur politique, a laissé
des empreintes indélébiles dans les esprits, même si les empreintes romaines et
carthaginoises sont toujours gravées dans la pierre. La population locale
(indigène) a été islamisée et arabisée, en grande partie. Sur elle, ce sont
rajoutées des « couches » romaines, byzantines, turques, andalouses, arabes
du Moyen-Orient. Les Tunisiens d’origine berbères sont aujourd’hui une minorité.
Mais le « melting pot » y a été pratiqué bien avant les Etats-Unis,
avec un brassage des races et des ethnies venant du monde européen, asiatique,
africain et méditerranéen.
De ce brassage physique et culturel est né le
« Tunisien », avec son identité particulière et ses pratiques
religieuses souples, marquées par l’esprit critique et l’esprit d’ouverture. Le
rite dominant « malékite » est, en fait, celui qui a su adapter la
religion au peuple, et non l’inverse. Depuis la révolution de 2011, les tenants
de l’arabité reviennent en force pour imposer ce que leurs prédécesseurs avaient
vainement tenté de faire durant le Moyen-âge. Ils sont présents dans le
parlement parmi les « élus », dans les médias, dans l’administration
(des milliers de fonctionnaires islamistes ont été recrutés sous les deux
gouvernements dirigés par Ennahdha (2011-2014). C’est une force réactionnaire avec
laquelle il faut désormais compter. Mais qu’il faut combattre par les idées, avec
la volonté de ne pas se laisser-faire, le pouvoir de dénoncer leurs agissements
sournois. Et cela marche. Face à la mobilisation de la société civile
moderne, Ennahdha a déjà perdu une bataille importante en échouant dans sa
tentative d’islamiser la Constitution de 2014. D’autres batailles couvent :
outre l’école, évoquée plus haut, il y a la Justice : des milliers de
procès de « terroristes islamistes » sont en attente, faute de moyens
matérielles et humains. La Tunisie comptent en tout et pour tout huit juges d’instruction
dans le « pôle du terrorisme » pour gérer 1 600 affaires, selon
la présidente des magistrats, Raoudha Karafi. Ce « pôle » manque des
moyens les plus élémentaires pour accomplir sa tâche, en particulier un
laboratoire d’expertise dédié.
Il y a aussi l’armée qui, malgré plusieurs
tentatives, reste à l’écart de la scène politique au grand dam de Rached
Ghannouchi, le président d’Ennahdha .
Le jour où l’armée tombera sous son influence, la Tunisie, telle que les aïeux
de la génération actuelle l’avaient connue, disparaîtra. La Tunisie, la vraie,
de Ibn Khaldoun, Ali Ben Ghedhahem, Tahar Sfar, Abdelaziz Thaalbi, Mohamed Ali
Hammi, Tahar Haddad, Farhat Hached, Habib Bourguiba, Aboul Kacem Chebbi, Abdekaziz
El Aroui, Hédi Nouira, Saliha, Radhia Haddad… La Tunisie des penseurs et des poètes,
des révolutionnaires et des conteurs, des chanteurs et des bâtisseurs. La
Tunisie de l’université islamique Zitouna, une des plus anciennes au monde (fondée
en 737), et du Collège Sadiki, le premier lycée moderne du pays (1875).
Avec
ce troisième article, je termine ma longue introduction. Et j’espère poursuivre
avec des sujets ciblés sur l’histoire, l’économie et la société tunisienne qui marche
drôlement, mais dangereusement, sur la tête…
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