lundi 15 février 2016

La Tunisie marche sur la tête 2


Tout ce que Habib Bourguiba (1903-2000) a réalisé au cours de sa vie politique, tout ce pour quoi sa génération a œuvré dans les années 1960 et 1970, tout cela risque de tomber en ruine. La Tunisie a encore une tête au-dessus de l'eau, elle attend son (ses) sauveur (s). Elle résiste, elle se bat encore aujourd'hui grâce surtout à sa nouvelle génération, une société civile diverse et compétente, une génération que la médiocrité des dirigeants qui se sont succédé au pouvoir depuis les années 1980 n'a pas réussi à éteindre...
Mohamed Mzali (1925-2010) a conduit le pays en mode marche-arrière, avec sa politique injustifiée d'arabisation et son penchant vers les pays du Moyen-Orient (ceux dont la régression culturelle et religieuse est légendaire), espérant attirer leurs capitaux [il y en a eu un peu et sous conditions, mais cela valait-il la peine ? Les investigateurs-économistes le diront peut-être un jour]. La Tunisie a perdu six précieuses années (1980-1986), alors que le prédécesseur Hédi Nouira (1911-1993) a mis le pays sur le tremplin du développement (1970-1980), avant même que la Malaisie ne prenne son envol avec Mahathir [aujourd'hui, la Malaisie nous devance très largement]. La décennie 1960-1970 a réalisé des investissements notamment dans les infrastructures, l'éducation et la santé (lancement des plans de développement quinquennaux et des perspectives décennales). Elle a été aussi marquée par une politique dite des coopératives, mal expliquée aux gens, mal appliquée, insensée et finalement abandonnée en 1969-1970.
Après avoir subi un "traitement de cheval" (ajustement structurel 1986-1987), la Tunisie tombe, à cause des coups assénés par les militants du Mouvement de la tendance islamique (MTI, aujourd'hui Ennahdha, au pouvoir), y compris des attentats contre le tourisme à Sousse et à Monastir, sous le joug du général-Premier ministre Zine el Abidine ben Ali (1936-, en exil dans le royaume saoudien depuis le 14 janvier 2014). Ben Ali réussit un coup de maître : un changement de régime en douceur, une continuité de la politique moderniste de Bourguiba. Tout baigne jusqu'en 1992 (date de son remariage avec Leïla Trabelsi). En quelques années, lui, sa famille et sa belle famille succombent à l'appât du gain facile, trop facile.
Aidé, encouragé par une armada de conseillers et d'avocats, véreux, le "clan Ben Ali" taille la Tunisie en pièces, chacun sa part du gâteau sous l'arbitrage de Zine-Leïla [ces conseillers et avocats ont toujours pignon sur rue, le bras de la justice post-2011 n'a pas réussi à les atteindre, ni parvenu à démêler l'écheveau des magouilles et autres tripatouillages de l'ère Ben Ali. Mais, je me demande si une nouvelle mafia n'a pas simplement succédé à la précédente, et avec son appui]. Avec le deuxième mandat (qui commence en 1994), le pays sombre dans la dictature (à l'indonésienne ou à la roumaine). Il parvient à maintenir la classe moyenne (grand succès de Nouira) dans une prospérité stable. Elle représentait au sens large près de 80 % de la population, depuis 2011 elle fond à vu d’œil, avec la paupérisation des masses urbaines et le déferlement sans frein de l'exode rural.
La "révolution" sans tête de décembre 2010-janvier 2011 a brandi des slogans justes : dignité, travail, liberté... Les Tunisiens ont eu la liberté, mais pas encore la dignité (l'administration et le secteur public sont demeurés aussi mal-accueillants qu'auparavant, sinon davantage, la peur du grand manitou ayant disparu). Quant au travail, qui peut investir et embaucher dans une atmosphère aussi délétère ? Au contraire, le chômage ne cesse de grimper avec l'arrivée de plusieurs milliers de primo-demandeurs et l'investissement ne  cesse de dégringoler.
Les multiples autorités qui ont pris les rênes du pouvoir n'avaient pas, malheureusement, la défense de l'intérêt général comme principe sacro-saint. Chacun cherche ses propres intérêts particuliers, ceux de sa "tribu" : les Islamistes se sont servis à bras ouverts pour "indemniser" (oui) et recruter leurs militants qui ont fait de la prison ou qui ont perdu leur travail sous Bourguiba ou sous Ben Ali. Plusieurs millions de dinars ont ainsi été distribués (sans contrôle indépendant), des millions qui ont servi à l'achat de terres, de villas et d'immeubles, de voitures de luxe... La Cour des comptes, qui a remis le 15 février 2016 son rapport sur l'exercice 2013, ne daigne pas le rendre public, ni le vulgariser, ni même le résumer... Ainsi va la transparence, de la poudre aux yeux. Hier, comme aujourd'hui.
Ni Ennahdha ni les autres n'ont songé à indemniser les militants de l'indépendance dont les descendants ont aujourd'hui du mal à joindre les deux bouts. Si on entrait vraiment dans ce jeu, la Tunisie n'en finira pas de payer ! Mais, on a néanmoins créé un précédent : les militants "politiques" d'aujourd'hui et demain pourront, dans dix ou vingt ans, réclamer leur dû. On milite aussi pour de l'argent, pardi !
J'appelle cela des militants de basse classe, sans vergogne, sans âme ni conscience. Ils ne craignent pas Dieu, ni sa justice ici ou là-bas. Le drame actuel de la Tunisie est que les valeurs morales (y compris religieuses) sont en chute libre. Si les Tunisiens, qui prient tous les jours que le Bon Dieu fait, respectent dans leur vie quotidienne, dans leur travail, le dixième de ces "règles morales" (civisme, honnêteté, probité, générosité...), la Tunisie ne serait pas là où elle est tombée depuis cinq ans. Les vols et les braquages se comptent par centaines tous les jours (la police a baissé les bras), les viols, la contrebande et la drogue ("zalta") sont devenus des faits divers "normaux", tout comme les arrestations de "présumés terroristes" (ils sont toujours présumés même si on les attrape avec armes et munitions). La justice est on ne peut plus débordée, quand elle n'est pas corrompue. Aucun procès de "présumés terroristes" n'a été mené jusqu'à son terme alors que des milliers d'arrestations ont été effectuées depuis trois ans. Personne ne s'interroge sur leur sort, alors que le ministère de l'Intérieur égrène tous les jours le nombre des "malfaiteurs, bandits et autres criminels" que la police remet au procureur...
La Tunisie baigne dans la joie et le bonheur, puisque la musique bat son plein sur les ondes de toutes les radios (dans toutes les langues, de préférence les occidentales), puisqu'on fête allègrement la Saint-Valentin, après la saint-Sylvestre... Et que le nombre de partis ne cesse de grimper. On créer un nouveau, on fusionne... On en compte plus d'une centaine arborant dans leur dénomination officielle des mots et des qualificatifs rébarbatifs à en pleurer (de rire) vu leur impact nul sur le terrain : le mouvement de la Volonté; la parti du Progrès, de la Justice ou de la Liberté, ou encore de la Responsabilité, de la Démocratie, de la Réforme, de la Construction, du Citoyen, de la Concorde, de la Patrie, du Travail, de la Dignité, de l'Egalité, de l'Equité, et même de la Prospérité.
Ce florilège du microcosme politique tunisien sonne tellement faux devant le paysage de guéguerre qui marque la scène politique : les uns et les autres se bouffent le nez pour un strapontin dans l'assemblée du Peuple ou dans le futur Conseil municipal. On remanie le gouvernement pour intégrer X ou Y, supposé être plus compétent et plus efficace. On promet. On oublie. Car, la plupart des élus et des hauts gradés se battent, je le redis, pour leurs "intérêts particuliers". Rares sont ceux qui mettent vraiment l'intérêt général en tête de leurs priorités. Rares sont ceux qui pensent à l'histoire millénaire du pays, et aux dangers qui le menacent et aux défis qui l'attendent.
Officiellement, selon la Constitution, chacun peut avoir la religion qu'il veut dans son cœur, chacun peut pratiquer son rite comme il l'entend, et personne n'a le droit d'imposer ni de reprocher à l'autre sa façon de croire (ou de ne pas croire) ou de prier (ou de ne pas prier). C'est la Liberté, avec grand L. Mais, dans la pratique de tous les jours, c'est une chimère. On veut "ré-islamiser" les Tunisiens, on veut les "ré-éduquer"... Mais c'est une impossibilité. Un peuple, qui n'a pas encore perdu toute son intelligence, ne change pas comme ça, ne se laisse pas faire.
La Tunisie qui a accueilli sur son territoire des peuples depuis plus de cinquante mille ans peut-elle aujourd'hui par la volonté de quelques illuminés ne prendre de son héritage que celui de l'Islam (c'est-à-dire un héritage limité à quinze siècles) et, pire encore, changer ses pratiques ancestrales (malékites) en faveur d'un islam rigoureux, sclérosé, fermé sur le monde moderne ? 
La Tunisie qui veut sauver sa vraie nature, son histoire, ne peut pas - ne doit pas - laisser faire les obscurantistes, les arrivistes et les apprentis-sorciers de la politique. Il est temps que les autorités élues de 2014 se réveillent et songent à laisser une "empreinte positive" et non à laisser le chaos. Cette empreinte positive, c'est un système politique solide et fort, qui respecte la liberté, la dignité, la justice et l'égalité de tous devant la Loi. Un système transparent, à qui on doit rendre des comptes, un système responsable (qui sanctionne les abus, tous les abus), un système qui dit, enfin, stop à la corruption, stop à la contrebande, stop au laisser-faire, stop à l'anarchie, stop au silence. Place à la responsabilité et au travail. Un salaire ça se mérite, un travail ça se respecte, un voleur on le met en prison, un fainéant on le met dehors.
Il s'agit d'un système qui remet l'Etat dans une position de force (face à tous les lobbies), un Etat juste et équitable, un Etat qui puisse consacrer toute son énergie à réduire la pauvreté et les inégalités, à encourager le savoir-faire, la créativité, l'initiative et la recherche-développement (pour arrêter le fléau de l'exode des cerveaux, qui a repris de plus belle depuis 2011); un Etat qui simplifie la vie des citoyens et des entreprises, mais qui lutte contre la fraude et les abus; un Etat qui rend compte de ses actes et qui se soumet au contrôle indépendant des "juges" (Cour des comptes, Cour constitutionnelle); un Etat qui tolère la liberté de la presse et d'investigation, mais qui sanctionne sévèrement les atteintes aux droits de l'Homme et de la Femme; un Etat qui dit à tous que dans ce pays il y a désormais des droits et des devoirs. Personne ne peut réclamer un droit s'il ne respecte pas un devoir...
Pour cela, il faut un système politique cohérent et clair. Pas un système à alliances variables et multiples, où les électeurs perdent pied. La plupart d'entre-eux ne savent plus qui est avec qui, qui est contre qui, alors ils se détournent de la vie politique. Conséquence : le taux d'abstention aux élections est très important dans un pays sensé être démocratique, et où la liberté est fraîchement acquise. Un lecteur sur trois se rend aux urnes (63%). Un lecteur sur trois est inscrit sur les listes électorales (66%). Ainsi, le nombre de votants par rapport au corps électoral est inférieur à 50% (44-45%). J'en profite pour dénoncer ici les lacunes de l'ISIE (Instance chargée des élections) dont le site internet est ridiculement pauvre en notes de synthèse, en statistiques claires et consolidées, en comparatifs... C'est affligeant quand on sait que la Tunisie possède un corps important d'ingénieurs en informatique, et notamment de programmeurs (le pays exporte cette matière grise, que l'ISIE à cause d'une direction incompétente et ignorante n'utilise pas (je vous ai dit que la Tunisie marche sur la tête, non ?).
Savez-vous que le premier parti - Nidaa Tounes - qui a gagné les élections de 2014, sans avoir la majorité des sièges, n'a pas trouvé mieux à faire que de s'allier avec son rival, son ennemi juré, le deuxième parti, Ennahdha, déroutant ainsi ses électeurs, en particulier les femmes. La scène politique s'est ainsi émiettée, au lieu d'évoluer autour de deux grands pôles, une coalition forte au pouvoir (le n°1 allié à des "petits" partis) et une opposition forte (avec le n°2). Tournant le dos à cette logique, la Tunisie vit aujourd'hui avec une alliance contre nature qui empêche toute évolution positive et toute sanction des errements du passé... A la faveur d'une scission, le premier parti est devenu deuxième et le deuxième est devenu premier, mais leur alliance se maintient et rien ne change...
La première réforme de cette ère nouvelle (ce que j'appelle "l'empreinte positive") est de modifier le code électoral, avec des élections à deux tours (à tous les niveaux, et pas seulement la présidentielle). Le régime parlementaire (genre 4e République en France) est obsolète, car ingouvernable et inefficace, surtout quand il n'a pas de réel contre-pouvoir.  Cette réforme devrait s'appliquer dès les prochaines élections municipales prévues à la fin de 2016.
D'autres réformes "positives" devront suivre : celle de la fiscalité (trop de riches échappent à l'impôt sur les revenus sinon trichent; trop de commerce parallèle; trop de charges et de contrôles sur les PME, véritable gisement d'emplois), celle des douanes (trop de passe-droits, trop de privilèges, trop de corruption...), celle de la justice (submergée par les faits divers, manipulés par les partis politiques, les lobbies des affaires, les notables...), celle du système bancaire et financier (pour davantage de compétitivité, de transparence dans les tarifs et les contrats, pour aussi davantage de surveillance des transactions et introductions boursières), celle de l'éducation (à tous les  niveaux, même si le ministère actuel a commencé à œuvrer dans le bon sens, la plupart des écoles, collèges, lycées et université manquent terriblement de moyens informatiques, de salles de documentation, d'études et de recherche), celle des terres domaniales agricoles de l'Etat, dont la gestion laisse beaucoup à désirer)... et, "last but not least", celle de la fonction publique (la plupart des Tunisiens qui réclament un travail - comme si c'était un droit absolu - veulent entrer dans la fonction publique. Pourquoi donc ?).
A tout cela, deux conditions sine qua non : 1. La trêve sociale. Il faut, enfin, après avoir reçu le Prix Nobel de la Paix en 2015, que les plus hauts responsables syndicaux prennent conscience, en accord avec l'Etat, de la nécessité d'adopter une "trêve" qui mette fin aux revendications tous azimuts quasi quotidiennes, au lieu de s'évertuer à scier la branche sur laquelle ils sont suspendus. 2. Il faut que les médias mettent, dans la prunelle de leurs yeux, le professionnalisme et la déontologie, deux règles à même de défendre et de pratiquer le "Quatrième pouvoir". La plupart des médias mettent de l'huile sur le feu en colportant les "nouvelles" sans vérification, et restent à côté de leur métier qui est d'enquêter sur le terrain, d'aller en profondeur, un travail autrement plus difficile que les "débats" (qui ressemblent à des discussions de café) et les reportages superficiels...  Qui a vraiment enquêté sur le fait que tous les "inculpés" de l'ancien régime ont été remis en liberté faute de preuve ? Sur le sort des "présumés terroristes" et des "contrebandiers" arrêtés et qui disparaissent du jour au lendemain de l'écran-radar des médias  ? Sur ces marchandises avariées (destinées notamment aux enfants) qui ont été confisquées et dont on tait le nom des auteurs ? De même pour les vendeurs de viande de cheval ou d'âne ? On ne sait pas ce qu'ils deviennent ? On ne les met pas à l'index de la société. Ces affairistes criminels - parce qu'ils mettent en danger la santé des citoyens - demeurent cachés dans l'ombre. On ne les désigne pas, et, quand il ya enquête il n'y a jamais de suite pour en informer le public. Pire, on ne dévoile pas les marques de fabrication incriminées (biscuits, fromage...). On n'annonce pas leur retrait du marché. Ce ne sont que des faits divers anonymes, banalisés... Et qui disparaissent des médias du jour au lendemain. Que fait le ministère de la Santé, celui du Commerce ? Que font les responsables de l'hygiène ? Que fait l'organisation de défense des consommateurs ?
Que fait aussi la police pour arrêter les braqueurs qui exercent en plein jour à pied ou en mobylette ? Rien n'est fait pour arrêter ces fléaux qui installent les citoyens dans l'insécurité et la peur... Les agents de police lèvent les bras pour dire "on n'y peut rien", une démission quasi-générale et inquiétante. Si les Tunisiens eux-mêmes ont peur, que dire des touristes ? Les coupables courent les rues (si on met en place un contrôle d'identité et un contrôle des papiers d'assurance pour le motos et les mobylettes, vous verrez que les choses commenceront à changer, dans le bon sens. C'est simple, et dissuasif. Mais, si on ne le fait pas, c'est qu'il y a une démission coupable et irresponsable au niveau de la hiérarchie...
Si les autorités actuelles n'ont pas la force et le courage nécessaires pour mettre fin à la "récréation générale", en tirant la sonnette d'alarme et en tapant sur la table, la Tunisie continuera à aller à vau l'eau. Et les mauvaises graines continueront à faire des émules. Dans l'impunité.
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