Eté 1970. Je quittais ma famille, la boulangerie familiale surnommée
« Kouchet el Bilik », le quartier de « Hajra Maklouba » (la pierre
renversée), son parvis de terre où l’on jouait au foot avec un ballon en
papier journal, et le lycée, le grand LGS (Lycée de garçons de Sousse)
qui a formé tant de Tunisiens célèbres pendant son âge d’or)… Je
quittais aussi mon petit vélo. Tout cela brutalement mais fièrement avec
mon bac « sciences éco » en poche (mention passable, je précise), je
partais en « louage » à Tunis pour m’inscrire à la Faculté de droit et
de sciences économiques.
Pas besoin alors d’orientation décidée par des bureaucrates ou des
programmes informatiques, pas besoin de SMS, il suffisait alors de se
présenter au guichet de la « fac », avec un extrait de naissance et
l’attestation du bac, d’acquitter quelques dinars pour les frais
d’inscription (autour de cinq dinars, si mon souvenir est bon), et le
tour est joué. Ma future fac était installée à l’entrée d’un campus
flambant neuf. En face, il y avait la fac de médecine à droite, l’école
d’ingénieurs (Enit) à gauche, la mosquée, le restau U… La fac de droit
et sciences éco disposait d’un grand amphithéâtre pour les cours
magistraux, de plusieurs salles de TD alignées sur le côté, de jardins,
d’une cafeteria et d’une vaste bibliothèque… Tout était conçu pour
accueillir deux à trois milles étudiants de tous les niveaux sociaux et
de toutes les régions de Tunisie. Nous étions tous ou presque
automatiquement des boursiers de l’Etat (30 dinars par mois).
Des bus faisaient la navette entre le centre-ville et la fac, qui
était implantée exprès, loin de la ville, entre des collines, loin des
habitations… Si, et les autorités ne l’avaient probablement pas compté,
il y avait le quartier populaire de Jebel Lahmar, invisible certes de la
fac, parce que situé au bas de la colline. Ce bidonville jouera un rôle
crucial lors du 5 février 1972… Des bus faisaient également la navette
entre la fac et les résidences universitaires de Ras Tabia, proche mais
vieillotte, et de Bardo, lointaine mais moderne.
Tout était facile, même pour les étudiants de l’intérieur. Je
connaissais un peu Tunis, pour y avoir passé l’oral du Bac (eh oui, le
bac de l’époque était composé d’un examen écrit et d’un examen oral). Il
n’y avait plus qu’à retrousser mes manches et étudier. La première
année se termine bien, avec une réussite à la clé. Mais l’année suivante
(1971-1972) allait connaître des troubles imprévisibles suite à la
détérioration des relations entre l’Uget (Union générale des étudiants
tunisiens) et le gouvernement du Parti socialiste destourien (PSD). En
effet, au cours de l’été 1971, l’Uget a tenu son congrès à Korba. Les
étudiants destouriens, venus en masse, parviennent à saper le congrès et
à prendre le contrôle de la direction du syndicat. Les étudiants,
affiliés pour la plupart à des courants gauchistes (en particulier les
Perspectivistes), contestent évidemment la nouvelle direction et
réclament l’indépendance de l’Uget par rapport au pouvoir politique…
L’idée d’un congrès extraordinaire est lancée. Sur ce problème d’autres
affaires allaient se greffer. La première est la contestation d’une
exclusion de la Fac de médecine d’un étudiant sanctionné (à tort ou à
raison ?) par le conseil de discipline. Des étudiants solidaires
déclenchent une première grève en janvier 1972 pour demander sa
réintégration.
Une deuxième affaire vient aggraver la tension : une grande
manifestation de soutien des étudiants avec Ahmed Ben Othmani et son
épouse Simone devant le Palais de Justice à Tunis. Ils sont poursuivis
par la justice « pour complot contre la sûreté intérieure de
l'Etat » (sic). Cette manif se déroule le 1er février 1972 se termine
mal avec des heurts avec la police. Elle est suivie par un grand meeting
à la fac de droit… où j’étudiais paisiblement jusqu’à présent. Le
meeting prend de l’ampleur et les étudiants gauchistes décident de tenir
illico presto un congrès extraordinaire pour déloger la direction de
l’Uget inféodée au PSD… Ma Fac devient le centre de la
contestation estudiantine: des centaines d’étudiants affluent de toute
part. Des lycéens commencent aussi à bouger à Tunis et à l’intérieur. Le
gouvernement, dirigé alors par Hédi Nouira, accuse les étudiants
contestataires d’être manipulés par des intérêts étrangers… Nouira
parlera d’un pays baathiste (Syrie, Irak) et Mohamed Sayah prétendra que
ce sont les Juifs, « comme mai 1968 en France ».
Le samedi 5 février 1972, l’ordre est donné aux brigades anti-émeute
d’encercler le campus et de l’envahir sans préavis. J’étais présent, non
par engagement « politique », mais je ne pouvais pas rester à l’écart
de la contestation pacifique. J’étais curieux et observateur. Soudain,
nous voyons les BOP pénétrer sur le parvis de la fac, bâtons à la main.
Ils tabassaient tous ceux et celles qui se trouvaient sur leur chemin,
vidaient les salles de TD, l’amphi, la cafeteria… Ceux qui résistaient
étaient arrêtés, menottés, emmenés… La panique était générale. Des
filles et des garçons fuyaient vers les autres facultés (en face) et
vers… Jebel Lahmar , où ils trouveront refuge, les ruelles n’étant pas
accessibles aux camions de la BOP, et la police n’osait pas pénétrer à
pieds !
Avec une dizaine d’autres camarades, je me réfugie à l’intérieur de
la grande bibliothèque. On gagne un moment de répit, protégé par
l’administration juste à côté et au sous-sol. Mais vers la fin de la
matinée, un groupe de la BOP vient nous appréhender sans violence, mais
avec fermeté on nous emmène à travers les bureaux administratifs vers
les véhicules blindés. On nous place à l’intérieur et on nous laisse
poiroter quelques temps avant de venir nous interroger (sur note
identité) : nous sommes libérés sain et sauf. Pas de bus, nous rentrons à
pieds. Le campus est noir de flics et de véhicules armés. Il est
encerclé. Le jardin n’est plus ce qu’il était.
Le 7 février, le gouvernement décide de fermer deux facultés, fiefs
des « trublions », la fac de droit et de sciences économiques et la fac
de Lettres pour le reste de l’année universitaire : tous les étudiants
concernés (quelque cinq milles, la moitié des effectifs universitaires
du pays) sont priés de plier bagages. Bref, on est expulsé des cités
universitaires, on est privé de bourses… et on est condamné à une année
blanche… Une année noire, en fait !
Hédi Nouira se prononcera le 11 février dans un discours à la fois
compréhensif mais empreint de la même accusation : les étudiants sont
des pions manipulés par des forces extérieures et intérieures. Il faut
préciser ici que le contexte politique de l’époque était tendu (par une
guerre de succession sourde de Bourguiba) : le PSD était tiraillé entre
les libéraux (menés par Ahmed Mestiri) et les tenants du parti unique.
Ahmed Mestiri sera ainsi exclu du PSD, deux semaines après le « samedi
noir », le 21 février…
Et moi dans tout cela… Je décide de ne pas plier bagages… Que vais-je
faire à Sousse ? Je lis par hasard une annonce dans un journal (La
Presse) : l’institut de presse Ali Bach Hamba se renouvelle et se
relance en devenant l’Institut de Presse et des Sciences de
l’information... La formation des journalistes n’est plus tributaire du
secrétariat d’Etat à l’Information, mais du ministère de l’Education.
Ses locaux, trop exigus, sont transférés du centre de Tunis à la Faculté
des Lettres, où une aile a été réservée à l’IPSI. Mieux, j’apprends que
l’IPSI « recrute » des étudiants (le cursus de l’IPSI est
obligatoirement accompagné d’un cursus dans une autre faculté : Lettres,
Droit, Economie) et que ce nouveau-né n’est pas concerné par la
fermeture de la fac de Lettres… Les étudiants qui s’inscriront à l’IPSI
garderont ainsi leur bourse, leur chambre universitaire…
Je fonce, je m’inscrit à l’IPSI et je découvre pour la première fois
une fac de Lettres déserte, bouclée par la police, qui filtre les
accès : seuls les étudiants de l’IPSI peuvent entrer. C’est ainsi que je
commence un nouveau cursus universitaire, totalement imprévu,
l’apprentissage du journalisme !
Deux mois après, le 16 avril, Bourguiba, dans un geste de mansuétude
comme il aime, décide de rouvrir les facs. Hédi Nouira annonce l’arrêt
des poursuites et la libération des étudiants, mais le problème de
l’Uget restera entier. Le combat pour son autonomie se poursuivra entre
les Destouriens et les gauchistes (les Islamistes n’existaient pas
encore…).
Je garde mes études à l’IPSI (qui se font essentiellement le soir) et
je reprends alors mes cours au campus. Mes journées sont bien remplies.
Je réussis tranquillement ma première année à l’IPSI et même ma 2e
année Eco, dont les cours et examens ont été prolongés jusqu’en
septembre au lieu de juin (pour compenser les jours de grève et de
fermeture).
Les années suivantes suivront pour moi tranquillement avec deux
cursus, deux facs : 1972-73 (2e année IPSI et 3e année Eco), 1973-74 (3e
année IPSI et 4e année Eco), licence sciences éco obtenue avec mention
passable en juin 1974. Avec ma licence en poche, j’aurais pu trouver un
travail dans un ministère ou dans une banque, mais je décidais de
continuer à l’IPSI pour une licence en 1974-75. En parallèle, n’ayant
plus de cours au campus, je trouve le temps d’écrire dans des
publications économiques africaines (pigiste) et de travailler à
mi-temps à l’agence Tunis Afrique Presse où j’ai contribué au lancement
du service économique et financier.
L’IPSI me permettra de voyager (en Belgique et en Allemagne) et de
découvrir en Tunisie des régions de l’intérieur, en particulier, les
régions minières du Sud (phosphates) et du nord (plomb). Les profs
étaient excellents et les camarades aussi (plusieurs sont devenus
avocats, journalistes, interprètes, militants des droits de l’homme et
des libertés). L’IPSI bénéficiait du soutien financier de la Fondation
Allemande Friedrich Naumann pour la Liberté. Il était à l’écart des
convoitises politiques, mais peu après mon départ, le PSD est parvenu à
mettre le grappin dessus…
Juin 1975, je suis lauréat de la promotion (prix Bourguiba) et de ce
fait je reçois une offre de l’ambassade de France : une bourse pour me
permettre de poursuivre, si je le voulais, un troisième cycle de
journalisme en France (il n’existait pas encore à Tunis). En 1974,
j’avais refusé une bourse américaine (ouverte à tous les étudiants en
sciences éco) pour poursuivre des études d’agronomie aux Etats-Unis. En
juillet1975, j’accepte volontiers de partir à Paris continuer mon
apprentissage de l’écriture… Les choses iront vite : je reçois mon
billet d’avion pour Paris où je débarque en octobre 1975, accueilli par
un agent du CROUS (Centre régional des œuvres universitaires et
scolaires). Je dispose d’une chambre dans une résidence rue de Cluny,
Paris 5e, au cœur du quartier St-Michel et St-Germain. Je m’inscris très
vite, non loin de ma résidence, à Paris II (Sorbonne), au sein de
l’Institut français de Presse (IFP), pour un DEA (Diplôme d’études
approfondies). Et, comme à Tunis, je trouve le moyen de poursuivre des
études économiques en parallèle : je ne peux faire deux DEA en
simultanée, mais je peux choisir un cursus moindre, le DSU (Diplôme
supérieur d’université), à l’université de Paris I… Depuis, ma vie
entière a pris un chemin différent de celui qui était tracé au LGS. Tout
cela, grâce ou à cause du 5 février 1972.
Annexe 1 Hédi Nouira : « La liberté de tout saboter ? »
Extraits du discours du Premier ministre prononcé le 11 février 1972 à Tunis
« Les responsables ont toujours su trouver la solution adéquate pour
permettre aux étudiants de choisir leurs représentants. Tout cela reste
dans le domaine du raisonnable et personne ne peut trouver à y redire.
Mais il y a toujours une poignée d'étudiants récalcitrants qui
s'emploient activement à empêcher les solutions d'aboutir. Leur objectif
est qu'il y ait toujours des questions litigieuses, des points de
friction, afin de les exploiter à l'heure qu'ils choisissent. C'est vous
dire que les étudiants ne sont plus que des pions manipulés de
l'extérieur et parfois même, à notre grand regret, de l'intérieur. Ils
sont les instruments de desseins qui servent des intérêts autres que
ceux de la jeunesse, des étudiants, de l'Université et même de la
Tunisie. (…) Pourquoi la grève ? Par solidarité avec une dame (Simone
Othmani, ndlr) qui n'a aucun lien avec l'Université. Elle n'y est ni enseignante, ni étudiante. Elle n'est même pas tunisienne.
Une fois que toutes les organisations nationales eurent dénoncé cette
attitude, les étudiants (…) se rendirent compte qu'ils venaient de
commettre une gaffe (…). Rectifiant le tir, ils ont aussitôt avancé le
problème de la représentation des étudiants qui, à les en croire,
tiendrait une place essentielle dans leurs préoccupations. Il est triste
de constater qu'à l'heure même où le gouvernement, le parti et les
organisations nationales s'attèlent à un dur labeur, s'évertuent à
accroître la production nationale et créer de nouvelles ressources au
profit des déshérités, des troubles éclatent parmi les étudiants qui
seront appelés à assurer notre relève. Fomenter de tels troubles,
n'est-ce pas un crime ?
(…) On peut rétorquer qu'il ne s'agit pas de questions matérielles,
mais de liberté d'opinion. Il faut nous entendre sur la nature de la
liberté qu'on revendique et sur ses objectifs. S'agit-il de la liberté
de tout saboter ou de celle qui est créatrice de richesses ? Cette
liberté de pensée dont on se gargarise, doit-elle être orientée dans le
sens des intérêts de la Tunisie ou sera-t-elle le cheval de Troie,
d'idéologies et d'intérêts étrangers?
(…) On parle souvent de l'indépendance de l'Université. Mais de
quelle indépendance s'agit-il ? Oublie-t-on que cette Université
appartient à la Tunisie ? Malheureusement, à en juger par le climat qui
règne dans certains cours de l'Université, on se croirait à Nanterre,
cela est triste à constater. Mais c'est là une vérité amère, impossible à
méconnaître. (…) Outre cette camarilla d'agitateurs professionnels, il
existe une catégorie de personnes qui, étant sur la touche, comptent
avec un plaisir malsain les points marqués par l'un des deux camps. Ces
personnes semblent oublier que les fauteurs de troubles n'en veulent
qu'à la nation elle-même et que ces troubles, s'ils devaient s'aggraver,
les emporteraient les premiers dans la bourrasque. (…) »
Annexe 2 Habib Bouguiba : Le « vieux démon berbère»
Extraits du discours du président de la République prononcé le 17
avril 1972 devant les doyens des Facultés et les professeurs de
l'Enseignement supérieur.
« Les idéologies politiques les plus diverses, importées d'Europe,
du Moyen-Orient et d'Extrême-Orient, sont en effet propagées parmi les
étudiants. Ceux qui fomentent l'agitation n'ont d'autre but que de
harceler le gouvernement et de l'empêcher de se consacrer à sa véritable
tâche qui est le développement du pays. Ce comportement est pour le
moins injustifié dans une Tunisie qui est indépendante et dont le tiers
du budget est consacré à l'enseignement.
Tournant le dos à la nation, des trublions cherchent à implanter chez
nous des pratiques qui nous sont étrangères et avec lesquelles nous
n'avons aucune affinité. Sous prétexte de liberté et de démocratie,
d'aucuns n'ont pas hésité à revendiquer à cor et à cri, en pleine
Université, là où les étudiants des deux sexes sont appelés à se côtoyer
quotidiennement, une entière licence des moeurs. Où donc allons-nous?
Si nous ne redressons pas immédiatement le cap, je me demande ce que
seront les jeunes gens et les jeunes filles formés dans dix ans par
l'Université, alors que nous aurons besoin d'un nombre croissant de
cadres sérieux: d'ingénieurs, d'enseignants, de spécialistes dans tous
les domaines.
On en est venu à réclamer, l'autonomie de l'Université. A l'instar,
sans doute, de celle reconnue à la Tunisie en 1955 et qui devrait
déboucher sur l'indépendance. A l'intérieur de l'Université le pouvoir
serait exercé par les étudiants et ... quelques enseignants.
Il est vrai, hélas, que certains membres du corps enseignant se
trouvent parfois parmi les instigateurs de l'agitation. Ils se réclament
des idéologies les plus diverses. Ils sont socialistes, baathistes,
maoïstes, que sais-je encore ? Nous assistons donc à un mouvement de
subversion visant à ruiner une des réalisations les plus marquantes de
ce régime, celle pour laquelle la Nation a consenti un effort
gigantesque : l'Université.
(…) J'ai passé ma vie à lutter presque seul. Hormis quelques hommes
qui avaient acquis une culture universitaire, je n'étais soutenu que par
des masses populaires au niveau d'instruction bien modeste. Il est
pénible de constater qu'une fois édifié un Etat tunisien souverain,
l'institution chargée de former les futurs cadres de la nation soit
tombée si bas. A cet égard, il est permis de penser que vous assumez
avec nous, une part de responsabilité.
Nous sommes tous solidaires. Vous êtes responsables avec moi. A ce
titre, j'ai tenu à m'adresser à vous pour attirer votre attention sur la
gravité de la situation, chercher avec vous le moyen de sauvegarder
cette grande institution qu'est l'Université et éviter ainsi à la nation
un naufrage certain. (…) L'homme est à la fois corps et âme. Les
exigences de l'un et l'autre doivent être sauvegardées, tous ensemble.
Il s'agit en particulier d'inculquer aux jeunes, dès leur plus tendre
enfance, les vertus les plus solides, en premier lieu le sens moral et
le goût de l'effort. (…)
Notre pays est sans grands moyens. Des hommes intègres sont à la tête
de l'Etat et n'ont pour ambition que d'œuvrer à son développement. Ils
méritent donc le soutien de tous. Les milliards consacrés chaque année à
l'Education nationale pourraient être investis utilement dans la
construction de barrages ou de routes. Mais, dans nos options, nous
donnons toujours la priorité à l'enseignement. (…)
Tant que je serai en vie, mon autorité morale, mon prestige
personnel, le crédit que je dois au rôle historique que j'ai joué dans
ce pays, me permettent de maîtriser les situations difficiles. Mais
qu'adviendrait-il, après moi ? Le « vieux démon berbère» va-t-il surgir
de nouveau et exercer ses méfaits sur le pays. J'ai rappelé, tout à
l'heure, que la Tunisie, depuis les temps les plus reculés, a toujours
été le théâtre de luttes intestines et de guerres fratricides. Bien
avant la conquête arabe, cette terre et ses populations ont été l'objet
de déchirements sans fin. Les schismes de toute sorte y trouvaient leur
terrain de prédilection, parce qu'ils constituaient pour les autochtones
des ferments propices à leur tendance anarchique. L'étude de l'Histoire
comparée montre combien l'unité de ce peuple a été fragile
contrairement à ce que l'on constate chez les autres peuples européens
tels que les Français, les Allemands ou les Russes. Une fois réalisée,
l'unité de ces nations n'était plus exposée à l'éclatement. C'est le
contraire qu'on relève dans l'histoire de notre pays. L'instabilité est
la loi des régimes. Ils se succèdent les uns aux autres, à des
intervalles plus ou moins courts. Cependant, comparé à d'autres peuples
encore plus divisés, le nôtre ne se trouve pas dans une situation
désespérée. Il est en effet l'héritier de vieilles civilisations aussi
nombreuses que variées. Toutes, il les a faites siennes, il les a
assimilées. Carthaginois, Romains, Arabes, Turcs, Espagnols, ont
successivement occupé le pays et y ont laissé la trace de leur génie. Ce
peuple semble donc plus apte à se transformer et à acquérir les
qualités maîtresses d'une nation stable, au même titre que la nation
suisse où chaque citoyen s'acquitte scrupuleusement de son devoir dans
l'ordre et loin de toute agitation stérile du genre de celle que nous
avons connue au lendemain de l'indépendance. (…)
Mon vœu le plus cher est qu'en quittant ces lieux vous soyez,
l'enthousiasme au cœur, conscients de vos responsabilités, décidés à
inculquer cet esprit nouveau à vos collègues afin qu'à leur tour ils
accomplissent scrupuleusement leur devoir; afin que la situation
universitaire soit assainie, non seulement en façade, mais en
profondeur; afin que l'Université remplisse parfaitement sa mission.
(…) »