lundi 13 février 2017

France : les immigrés et leurs descendants



L’Insee (1) vient de publier un document fort intéressant : « Etre né en France de parent immigré » (2). Cette étude a suscité ma curiosité. Pour tenter de mieux comprendre le phénomène de l’immigration, qui demeure un sujet controversé des campagnes électorales et des médias. En général, les politiciens et les journalistes mélangent tout, de façon volontaire ou involontaire. Ce qui provoque des incompréhensions, pire des rejets et des relents racistes…
Premier mélange : immigré = étranger.
Deuxième mélange : arabe = immigré = étranger
Troisième mélange : noir = immigré = étranger
Quatrième mélange : musulman = arabe
Ces mélanges simplistes sont dangereux. Ils n’encouragent pas la coexistence pacifique et provoquent des exclusions partout, dans le logement, l’embauche, l’école, le travail… Ces exclusions favorisent – mais ne les justifient pas – des comportements criminels (trafics de stupéfiants, vols, agressions…), entrainent des marginalisations (enfermement sur soi, radicalisation religieuse, extrémisme, djihadisme) et des autodestructions prônées par des sectes religieuses (missions-suicides qui envoient au paradis).




Une bonne lecture et vulgarisation des statistiques permettra, si elle se faisait dès l’école, au sein des entreprises, des administrations et des familles, d’adoucir le climat social, de tempérer les ardeurs, et de se consacrer vraiment sur les choses utiles.
Alors que lit-on dans cette nouvelle revue de l’Insee ? « En 2015, 7,3 millions de personnes nées en France ont au moins un parent immigré, soit 11 % de la population (66,5 millions d’habitants).  L’origine des descendants d’immigrés est le reflet des flux d’immigration qu’a connus la France depuis plus d’un siècle. »
L’immigration n’est donc pas un phénomène récent (3). Elle a commencé dès la fin du XIXe siècle (avec l’arrivée notamment des Italiens et des Espagnols). Elle s’est poursuivie lors de la 1ère Guerre mondiale (avec le recrutement de soldats africains, lesquels serviront aussi dans la Seconde guerre et la guerre d’Indochine) pour se développer dans les années cinquante afin de redonner un coup de pouce démographique à la France... Pendant les années fastes (Les Glorieuses, 1956-1973), il a fallu – pour faire tourner les machines d’une croissance économique forte – embaucher des dizaines de milliers de travailleurs, notamment du Portugal, du Maroc et de Tunisie. Cette période, où les Français voyaient dans l’immigration « une solution », a été aussi marquée par la décolonisation (les Africains acquis à la cause française ont été autorisés voire encouragés à venir en France). Mais le cycle prendra fin dès les premiers signes de la crise économique (mondiale), sous l’effet notamment du quadruplement des prix du pétrole (1973).
Depuis, l’immigration est devenu « un problème ». Fraichement élu président de la République, Giscard décrète l’immigration « zéro ». Mais il laissa la porte entrouverte pour les regroupements familiaux et quelques exceptions ou faveurs accordées au compte gouttes aux entreprises ayant besoin de personnel étranger qualifié… C’est à cette époque que je suis arrivé en France (octobre 1975), pour faire des études supérieures avec une bourse du gouvernement français… A la fin de mes études, l’entreprise qui voulait m’embaucher a obtenu de la Présidence de la République « cinq cartes de travail ». J’étais l’un des cinq bénéficiaires…
Depuis, je vis en France, j’ai acquis régulièrement la nationalité française. Aujourd’hui, je fais partie, selon l’Insee, des 5,9 millions d’immigrés comptés en 2014 (8,9% de la population totale), qui se subdivisent en deux sous-catégories : 2,3 millions d’immigrés naturalisés et 3,6 millions d’immigrés étrangers. Avec mon épouse, elle aussi immigrée, nous avons eu trois enfants. Ces enfants sont nos descendants (4). Et selon l’étude n°1634 de l’Insee (2), il y en avait 7,3 millions en 2015, soit 11 % de la population française.
En résumé, les 6 millions d’immigrés depuis plus d’un siècle ont donné naissance à 7 millions d’enfants, soit un total 13 millions, près de 20 % d’une population totale de 66 millions d’habitants. Sur ces  66 millions, on compte ainsi près de 9 millions d’immigrés (parents et descendants) ayant la nationalité française et seulement 4 millions d’immigrés de nationalités étrangères. Mais dans le langage des partisans de la droite ou de l’extrême droite, le nombre d’étrangers n’est pas de 4 millions, mais de 13… Ils gonflent les chiffres afin de semer la peur (ils prennent notre travail, nos logements, nos allocations…) et la terreur (ils volent, violent, tuent…). Parmi ces « étrangers », les anti-immigrés oublient que près de la moitié sont des immigrés d’origine européenne, dont certains leaders politiques (comme Sarkozy ou Valls). Et ils oublient que la France compte elle aussi près de 2 millions d’immigrés à l’étranger, qu’on appelle gentiment « les Français de l’étranger » implantés dans une centaine de pays. La balance est certes déficitaire, mais qui peut imaginer un instant la France sans étrangers ou le reste du monde sans « Français »…
Personne ne peut évidemment l’imaginer. En effet, le « melting pot » à la française ne peut plus être détricoté. Selon une autre étude de l’Insee, 39 % des enfants qui naissent aujourd’hui en France ont au moins un parent immigré sinon un grand-parent immigré (5). Cette proportion ne cessera de grandir par le simple effet du mariage et de la procréation… Dans deux ou trois générations, les immigrés de la première vague auront disparu naturellement. Resteront leurs descendants, et les descendants de leurs descendants…
(1)   L'Institut national de la statistique et des études économiques est une direction générale du ministère de l'Économie et des Finances. Il a pour mission de collecter, analyser et diffuser des informations sur l'économie et la société française sur l'ensemble de son territoire. Il conduit ses travaux en toute indépendance professionnelle. Pour mener à bien ses missions, il mobilise des compétences variées et recrute chaque année pour de nombreux métiers des fonctionnaires et des contractuels. https://www.insee.fr
(2)   Être né en France d’un parent immigré : Une population diverse reflétant l’histoire des flux migratoires. Publications grand public. Collection « Insee Première », no 1634. Parution le 08/02/2017. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2575541
(4)   Définitions de l’Insee : Immigrés : la population immigrée est constituée des personnes nées étrangères à l’étranger et résidant en France. Elle comprend donc en partie des personnes qui, depuis leur arrivée, ont acquis la nationalité française. À l’inverse, elle exclut les Français de naissance nés à l’étranger et résidant en France et les étrangers nés en France. Descendant d’immigré(s) : un descendant d’immigré(s) est une personne née et résidant en France ayant au moins un parent immigré. Cette définition ne comprend pas les personnes elles-mêmes immigrées (notamment celles qui ont migré avec leurs parents).
(5)   Les immigrés, les descendants d'immigrés et leurs enfants. Etude Insee, publiée le 16/11/2011. https://www.insee.fr/fr/statistiques/1373887?sommaire=1373905&q=descendants


mercredi 1 février 2017

5 février 1972 : Le souvenir d’une révolte qui a changé ma vie…

Eté 1970. Je quittais ma famille, la boulangerie familiale surnommée « Kouchet el Bilik », le quartier de « Hajra Maklouba » (la pierre renversée), son parvis de terre où l’on jouait au foot avec un ballon en papier journal, et le lycée, le grand LGS (Lycée de garçons de Sousse) qui a formé tant de Tunisiens célèbres pendant son âge d’or)… Je quittais aussi mon petit vélo. Tout cela brutalement mais fièrement avec mon bac « sciences éco » en poche (mention passable, je précise), je partais en « louage » à Tunis pour m’inscrire à la Faculté de droit et de sciences économiques.
Pas besoin alors d’orientation décidée par des bureaucrates ou des programmes informatiques, pas besoin de SMS, il suffisait alors de se présenter au guichet de la « fac », avec un extrait de naissance et l’attestation du bac, d’acquitter quelques dinars pour les frais d’inscription (autour de cinq dinars, si mon souvenir est bon), et le tour est joué. Ma future fac était installée à l’entrée d’un campus flambant neuf. En face, il y avait la fac de médecine à droite, l’école d’ingénieurs (Enit) à gauche, la mosquée, le restau U… La fac de droit et sciences éco disposait d’un grand amphithéâtre pour les cours magistraux, de plusieurs salles de TD alignées sur le côté, de jardins, d’une cafeteria et d’une vaste bibliothèque… Tout était conçu pour accueillir deux à trois milles étudiants de tous les niveaux sociaux et de toutes les régions de Tunisie. Nous étions tous ou presque automatiquement des boursiers de l’Etat (30 dinars par mois).
Des bus faisaient la navette entre le centre-ville et la fac, qui était implantée exprès, loin de la ville, entre des collines, loin des habitations… Si, et les autorités ne l’avaient probablement pas compté, il y avait le quartier populaire de Jebel Lahmar, invisible certes de la fac, parce que situé au bas de la colline. Ce bidonville jouera un rôle crucial lors du 5 février 1972… Des bus faisaient également la navette entre la fac et les résidences universitaires de Ras Tabia, proche mais vieillotte, et de Bardo, lointaine mais moderne.
Tout était facile, même pour les étudiants de l’intérieur. Je connaissais un peu Tunis, pour y avoir passé l’oral du Bac (eh oui, le bac de l’époque était composé d’un examen écrit et d’un examen oral). Il n’y avait plus qu’à retrousser mes manches et étudier. La première année se termine bien, avec une réussite à la clé. Mais l’année suivante (1971-1972) allait connaître des troubles imprévisibles suite à la détérioration des relations entre l’Uget (Union générale des étudiants tunisiens) et le gouvernement du Parti socialiste destourien (PSD). En effet, au cours de l’été 1971, l’Uget a tenu son congrès à Korba. Les étudiants destouriens, venus en masse, parviennent à saper le congrès et à prendre le contrôle de la direction du syndicat. Les étudiants, affiliés pour la plupart à des courants gauchistes (en particulier les Perspectivistes), contestent évidemment la nouvelle direction et réclament l’indépendance de l’Uget par rapport au pouvoir politique… L’idée d’un congrès extraordinaire est lancée. Sur ce problème d’autres affaires allaient se greffer. La première est la contestation d’une exclusion de la Fac de médecine d’un étudiant sanctionné (à tort ou à raison ?) par le conseil de discipline. Des étudiants solidaires déclenchent une première grève en janvier 1972 pour demander sa réintégration.
Une deuxième affaire vient aggraver la tension : une grande manifestation de soutien des étudiants avec Ahmed Ben Othmani et son épouse Simone devant le Palais de Justice à Tunis. Ils sont poursuivis par la justice « pour complot contre la sûreté intérieure de l'Etat » (sic). Cette manif se déroule le 1er février 1972 se termine mal avec des heurts avec la police. Elle est suivie par un grand meeting à la fac de droit… où j’étudiais paisiblement jusqu’à présent. Le meeting prend de l’ampleur et les étudiants gauchistes décident de tenir illico presto un congrès extraordinaire pour déloger la direction de l’Uget inféodée au PSD… Ma Fac devient le centre de la contestation estudiantine: des centaines d’étudiants affluent de toute part. Des lycéens commencent aussi à bouger à Tunis et à l’intérieur. Le gouvernement, dirigé alors par Hédi Nouira, accuse les étudiants contestataires d’être manipulés par des intérêts étrangers… Nouira parlera d’un pays baathiste (Syrie, Irak) et Mohamed Sayah prétendra que ce sont les Juifs, « comme mai 1968 en France ».
Le samedi 5 février 1972, l’ordre est donné aux brigades anti-émeute d’encercler le campus et de l’envahir sans préavis. J’étais présent, non par engagement « politique », mais je ne pouvais pas rester à l’écart de la contestation pacifique. J’étais curieux et observateur. Soudain, nous voyons les BOP pénétrer sur le parvis de la fac, bâtons à la main. Ils tabassaient tous ceux et celles qui se trouvaient sur leur chemin, vidaient les salles de TD, l’amphi, la cafeteria… Ceux qui résistaient étaient arrêtés, menottés, emmenés… La panique était générale. Des filles et des garçons fuyaient vers les autres facultés (en face) et vers… Jebel Lahmar , où ils trouveront refuge, les ruelles n’étant pas accessibles aux camions de la BOP, et la police n’osait pas pénétrer à pieds !
Avec une dizaine d’autres camarades, je me réfugie à l’intérieur de la grande bibliothèque. On gagne un moment de répit, protégé par l’administration juste à côté et au sous-sol. Mais vers la fin de la matinée, un groupe de la BOP vient nous appréhender sans violence, mais avec fermeté on nous emmène à travers les bureaux administratifs vers les véhicules blindés. On nous place à l’intérieur et on nous laisse poiroter quelques temps avant de venir nous interroger (sur note identité) : nous sommes libérés sain et sauf. Pas de bus, nous rentrons à pieds. Le campus est noir de flics et de véhicules armés. Il est encerclé. Le jardin n’est plus ce qu’il était.
Le 7 février, le gouvernement décide de fermer deux facultés, fiefs des « trublions », la fac de droit et de sciences économiques et la fac de Lettres pour le reste de l’année universitaire : tous les étudiants concernés (quelque cinq milles, la moitié des effectifs universitaires du pays) sont priés de plier bagages. Bref, on est expulsé des cités universitaires, on est privé de bourses… et on est condamné à une année blanche… Une année noire, en fait !
Hédi Nouira se prononcera le 11 février dans un discours à la fois compréhensif mais empreint de la même accusation : les étudiants sont des pions manipulés par des forces extérieures et intérieures. Il faut préciser ici que le contexte politique de l’époque était tendu (par une guerre de succession sourde de Bourguiba) : le PSD était tiraillé entre les libéraux (menés par Ahmed Mestiri) et les tenants du parti unique. Ahmed Mestiri sera ainsi exclu du PSD, deux semaines après le « samedi noir », le 21 février…
Et moi dans tout cela… Je décide de ne pas plier bagages… Que vais-je faire à Sousse ? Je lis par hasard une annonce dans un journal (La Presse) : l’institut de presse Ali Bach Hamba se renouvelle et se relance en devenant l’Institut de Presse et des Sciences de l’information... La formation des journalistes n’est plus tributaire du secrétariat d’Etat à l’Information, mais du ministère de l’Education. Ses locaux, trop exigus, sont transférés du centre de Tunis à la Faculté des Lettres, où une aile a été réservée à l’IPSI. Mieux, j’apprends que l’IPSI « recrute » des étudiants (le cursus de l’IPSI est obligatoirement accompagné d’un cursus dans une autre faculté : Lettres, Droit, Economie) et que ce nouveau-né n’est pas concerné par la fermeture de la fac de Lettres… Les étudiants qui s’inscriront à l’IPSI garderont ainsi leur bourse, leur chambre universitaire…
Je fonce, je m’inscrit à l’IPSI et je découvre pour la première fois une fac de Lettres déserte, bouclée par la police, qui filtre les accès : seuls les étudiants de l’IPSI peuvent entrer. C’est ainsi que je commence un nouveau cursus universitaire, totalement imprévu, l’apprentissage du journalisme !
Deux mois après, le 16 avril, Bourguiba, dans un geste de mansuétude comme il aime, décide de rouvrir les facs. Hédi Nouira annonce l’arrêt des poursuites et la libération des étudiants, mais le problème de l’Uget restera entier. Le combat pour son autonomie se poursuivra entre les Destouriens et les gauchistes (les Islamistes n’existaient pas encore…).
Je garde mes études à l’IPSI (qui se font essentiellement le soir) et je reprends alors mes cours au campus. Mes journées sont bien remplies. Je réussis tranquillement ma première année à l’IPSI et même ma 2e année Eco, dont les cours et examens ont été prolongés jusqu’en septembre au lieu de juin (pour compenser les jours de grève et de fermeture).
Les années suivantes suivront pour moi tranquillement avec deux cursus, deux facs : 1972-73 (2e année IPSI et 3e année Eco), 1973-74 (3e année IPSI et 4e année Eco), licence sciences éco obtenue avec mention passable en juin 1974. Avec ma licence en poche, j’aurais pu trouver un travail dans un ministère ou dans une banque, mais je décidais de continuer à l’IPSI pour une licence en 1974-75. En parallèle, n’ayant plus de cours au campus, je trouve le temps d’écrire dans des publications économiques africaines (pigiste) et de travailler à mi-temps à l’agence Tunis Afrique Presse où j’ai contribué au lancement du service économique et financier.
L’IPSI me permettra de voyager (en Belgique et en Allemagne) et de découvrir en Tunisie des régions de l’intérieur, en particulier, les régions minières du Sud (phosphates) et du nord (plomb). Les profs étaient excellents et les camarades aussi (plusieurs sont devenus avocats, journalistes, interprètes, militants des droits de l’homme et des libertés). L’IPSI bénéficiait du soutien financier de la Fondation Allemande Friedrich Naumann pour la Liberté. Il était à l’écart des convoitises politiques, mais peu après mon départ, le PSD est parvenu à mettre le grappin dessus…
Juin 1975, je suis lauréat de la promotion (prix Bourguiba) et de ce fait je reçois une offre de l’ambassade de France : une bourse pour me permettre de poursuivre, si je le voulais, un troisième cycle de journalisme en France (il n’existait pas encore à Tunis). En 1974, j’avais refusé une bourse américaine (ouverte à tous les étudiants en sciences éco) pour poursuivre des études d’agronomie aux Etats-Unis. En juillet1975, j’accepte volontiers de partir à Paris continuer mon apprentissage de l’écriture… Les choses iront vite : je reçois mon billet d’avion pour Paris où je débarque en octobre 1975, accueilli par un agent du CROUS (Centre régional des œuvres universitaires et scolaires). Je dispose d’une chambre dans une résidence rue de Cluny, Paris 5e, au cœur du quartier St-Michel et St-Germain. Je m’inscris très vite, non loin de ma résidence, à Paris II (Sorbonne), au sein de l’Institut français de Presse (IFP), pour un DEA (Diplôme d’études approfondies). Et, comme à Tunis, je trouve le moyen de poursuivre des études économiques en parallèle : je ne peux faire deux DEA en simultanée, mais je peux choisir un cursus moindre, le DSU (Diplôme supérieur d’université), à l’université de Paris I… Depuis, ma vie entière a pris un chemin différent de celui qui était tracé au LGS. Tout cela, grâce ou à cause du 5 février 1972.
 Annexe 1 Hédi Nouira : « La liberté de tout saboter ? »
Extraits du discours du Premier ministre prononcé le 11 février 1972 à Tunis
« Les responsables ont toujours su trouver la solution adéquate pour permettre aux étudiants de choisir leurs représentants. Tout cela reste dans le domaine du raisonnable et personne ne peut trouver à y redire. Mais il y a toujours une poignée d'étudiants récalcitrants qui s'emploient activement à empêcher les solutions d'aboutir. Leur objectif est qu'il y ait toujours des questions litigieuses, des points de friction, afin de les exploiter à l'heure qu'ils choisissent. C'est vous dire que les étudiants ne sont plus que des pions manipulés de l'extérieur et parfois même, à notre grand regret, de l'intérieur. Ils sont les instruments de desseins qui servent des intérêts autres que ceux de la jeunesse, des étudiants, de l'Université et même de la Tunisie. (…) Pourquoi la grève ? Par solidarité avec une dame (Simone Othmani, ndlr) qui n'a aucun lien avec l'Université. Elle n'y est ni enseignante, ni étudiante. Elle n'est même pas tunisienne.
Une fois que toutes les organisations nationales eurent dénoncé cette attitude, les étudiants (…) se rendirent compte qu'ils venaient de commettre une gaffe (…). Rectifiant le tir, ils ont aussitôt avancé le problème de la représentation des étudiants qui, à les en croire, tiendrait une place essentielle dans leurs préoccupations. Il est triste de constater qu'à l'heure même où le gouvernement, le parti et les organisations nationales s'attèlent à un dur labeur, s'évertuent à accroître la production nationale et créer de nouvelles ressources au profit des déshérités, des troubles éclatent parmi les étudiants qui seront appelés à assurer notre relève. Fomenter de tels troubles, n'est-ce pas un crime ?
(…) On peut rétorquer qu'il ne s'agit pas de questions matérielles, mais de liberté d'opinion. Il faut nous entendre sur la nature de la liberté qu'on revendique et sur ses objectifs. S'agit-il de la liberté de tout saboter ou de celle qui est créatrice de richesses ? Cette liberté de pensée dont on se gargarise, doit-elle être orientée dans le sens des intérêts de la Tunisie ou sera-t-elle le cheval de Troie, d'idéologies et d'intérêts étrangers?
(…) On parle souvent de l'indépendance de l'Université. Mais de quelle indépendance s'agit-il ? Oublie-t-on que cette Université appartient à la Tunisie ? Malheureusement, à en juger par le climat qui règne dans certains cours  de l'Université, on se croirait à Nanterre, cela est triste à constater. Mais c'est là une vérité amère, impossible à méconnaître. (…) Outre cette camarilla d'agitateurs professionnels, il existe une catégorie de personnes qui, étant sur la touche, comptent avec un plaisir malsain les points marqués par l'un des deux camps. Ces personnes semblent oublier que les fauteurs de troubles n'en veulent qu'à la nation elle-même et que ces troubles, s'ils devaient s'aggraver, les emporteraient les premiers dans la bourrasque. (…) »
Annexe 2 Habib Bouguiba : Le « vieux démon berbère»
Extraits du discours du président de la République prononcé le 17 avril 1972 devant les doyens des Facultés et les professeurs de l'Enseignement supérieur.
« Les idéologies politiques les plus diverses, importées d'Europe, du Moyen-Orient et d'Extrême-Orient, sont en effet propagées parmi les étudiants. Ceux qui fomentent l'agitation n'ont d'autre but que de harceler le gouvernement et de l'empêcher de se consacrer à sa véritable tâche qui est le développement du pays. Ce comportement est pour le moins injustifié dans une Tunisie qui est indépendante et dont le tiers du budget est consacré à l'enseignement.
Tournant le dos à la nation, des trublions cherchent à implanter chez nous des pratiques qui nous sont étrangères et avec lesquelles nous n'avons aucune affinité. Sous prétexte de liberté et de démocratie, d'aucuns n'ont pas hésité à revendiquer à cor et à cri, en pleine Université, là où les étudiants des deux sexes sont appelés à se côtoyer quotidiennement, une entière licence des moeurs. Où donc allons-nous? Si nous ne redressons pas immédiatement le cap, je me demande ce que seront les jeunes gens et les jeunes filles formés dans dix ans par l'Université, alors que nous aurons besoin d'un nombre croissant de cadres sérieux: d'ingénieurs, d'enseignants, de spécialistes dans tous les domaines.
On en est venu à réclamer, l'autonomie de l'Université. A l'instar, sans doute, de celle reconnue à la Tunisie en 1955 et qui devrait déboucher sur l'indépendance. A l'intérieur de l'Université le pouvoir serait exercé par les étudiants et ... quelques enseignants.
Il est vrai, hélas, que certains membres du corps enseignant se trouvent parfois parmi les instigateurs de l'agitation. Ils se réclament des idéologies les plus diverses. Ils sont socialistes, baathistes, maoïstes, que sais-je encore ? Nous assistons donc à un mouvement de subversion visant à ruiner une des réalisations les plus marquantes de ce régime, celle pour laquelle la Nation a consenti un effort gigantesque : l'Université.
(…) J'ai passé ma vie à lutter presque seul. Hormis quelques hommes qui avaient acquis une culture universitaire, je n'étais soutenu que par des masses populaires au niveau d'instruction bien modeste. Il est pénible de constater qu'une fois édifié un Etat tunisien souverain, l'institution chargée de former les futurs cadres de la nation soit tombée si bas. A cet égard, il est permis de penser que vous assumez avec nous, une part de responsabilité.
Nous sommes tous solidaires. Vous êtes responsables avec moi. A ce titre, j'ai tenu à m'adresser à vous pour attirer votre attention sur la gravité de la situation, chercher avec vous le moyen de sauvegarder cette grande institution qu'est l'Université et éviter ainsi à la nation un naufrage certain. (…) L'homme est à la fois corps et âme. Les exigences de l'un et l'autre doivent être sauvegardées, tous ensemble. Il s'agit en particulier d'inculquer aux jeunes, dès leur plus tendre enfance, les vertus les plus solides, en premier lieu le sens moral et le goût de l'effort. (…)
Notre pays est sans grands moyens. Des hommes intègres sont à la tête de l'Etat et n'ont pour ambition que d'œuvrer à son développement. Ils méritent donc le soutien de tous. Les milliards consacrés chaque année à l'Education nationale pourraient être investis utilement dans la construction de barrages ou de routes. Mais, dans nos options, nous donnons toujours la priorité à l'enseignement. (…)
Tant que je serai en vie, mon autorité morale, mon prestige personnel, le crédit que je dois au rôle historique que j'ai joué dans ce pays, me permettent de maîtriser les situations difficiles. Mais qu'adviendrait-il, après moi ? Le « vieux démon berbère» va-t-il surgir de nouveau et exercer ses méfaits sur le pays. J'ai rappelé, tout à l'heure, que la Tunisie, depuis les temps les plus reculés, a toujours été le théâtre de luttes intestines et de guerres fratricides. Bien avant la conquête arabe, cette terre et ses populations ont été l'objet de déchirements sans fin. Les schismes de toute sorte y trouvaient leur terrain de prédilection, parce qu'ils constituaient pour les autochtones des ferments propices à leur tendance anarchique. L'étude de l'Histoire comparée montre combien l'unité de ce peuple a été fragile contrairement à ce que l'on constate chez les autres peuples européens tels que les Français, les Allemands ou les Russes. Une fois réalisée, l'unité de ces nations n'était plus exposée à l'éclatement. C'est le contraire qu'on relève dans l'histoire de notre pays. L'instabilité est la loi des régimes. Ils se succèdent les uns aux autres, à des intervalles plus ou moins courts. Cependant, comparé à d'autres peuples encore plus divisés, le nôtre ne se trouve pas dans une situation désespérée. Il est en effet l'héritier de vieilles civilisations aussi nombreuses que variées. Toutes, il les a faites siennes, il les a assimilées. Carthaginois, Romains, Arabes, Turcs, Espagnols, ont successivement occupé le pays et y ont laissé la trace de leur génie. Ce peuple semble donc plus apte à se transformer et à acquérir les qualités maîtresses d'une nation stable, au même titre que la nation suisse où chaque citoyen s'acquitte scrupuleusement de son devoir dans l'ordre et loin de toute agitation stérile du genre de celle que nous avons connue au lendemain de l'indépendance. (…)
Mon vœu le plus cher est qu'en quittant ces lieux vous soyez, l'enthousiasme au cœur, conscients de vos responsabilités, décidés à inculquer cet esprit nouveau à vos collègues afin qu'à leur tour ils accomplissent scrupuleusement leur devoir; afin que la situation universitaire soit assainie, non seulement en façade, mais en profondeur; afin que l'Université remplisse parfaitement sa mission. (…) »