Cette question me taraude depuis quelque temps. Et je me décide
d’écrire après mon dernier voyage européen (en Scandinavie) et en raison de
l’actualité internationale : la visite du président américain Obama, le 27
mai, au Japon pour montrer au peuple japonais – et rendre hommage aux habitants
de Hiroshima de Nagasaki – que l’Amérique a enterré définitivement la hache de
guerre (après les bombardements atomiques d’août 1945 et l’occupation
américaine qui s’en est suivie jusqu’en 1952)*.
Deuxième fait d’actualité, la commémoration du centenaire de la
Bataille de Verdun (1916), le 28 mai, par le président français François
Hollande, et la chancelière allemande Angela Merkel. Ce geste s’ajoute aux
précédents, notamment la poignée de main historique entre François Mitterrand
et Helmut Kohl en 1984, qui ont scellé la réconciliation franco-allemande.
Ce qui frappe l’esprit de quelqu’un comme moi, qui a vécu tant
d’accolades de réconciliations arabo-arabes ou afro-africaines, c’est la
sincérité de ces gestes euro-européens ou nippo-américains. Une fois on se
réconcilie dans les pays civilisés du Nord, on repart de l’avant dans une
coopération humaine et économique paisible. C’est tout le contraire de ce qui
passe au Sud : l’hypocrisie des accolades et des gestes fraternels… Qui ne
règle rien, pire qui aggrave la situation… D’où ma question : Pourquoi
faire du Bien quand on peut facilement faire le Mal ? Et je vais vous le
prouver.
Il n’y a que les imbéciles, les idiots, les narcissiques, les têtus,
les mégalomanes, les corrompus, bref, les irresponsables, qui choisissent le
« Mal » parce qu’ils sont incapables de faire le
« Bien » (toute connotation
religieuse mise à part). Ceux-là sévissent malheureusement dans les pays du Sud
depuis trop longtemps en mettant leurs « intérêts égoïstes » avant
l’intérêt général de la Nation. Je ne veux pas dire par là que les gens du Nord
font tous le « Bien », ce qui serait une aberration. Je veux dire que
les gens de Bien sont extrêmement minoritaires dans les pays Sud, qu’ils sont
soit silencieux, soit soumis, et certainement incapables de faire bouger les
choses (régimes politiques non démocratiques, ou pseudo-démocratiques dominés
par les puissants lobbies financiers ou autres).
Les faits parlent d’eux-mêmes.
Mon dernier voyage** en Scandinavie m’a fait connaître l’histoire de
pays qui autrefois se sont fait la guerre : la Suède, la Norvège, la
Finlande, le Danemark. Aujourd’hui, ces pays voisins vivent en paix, coopèrent,
échangent… Les populations ne sont pas éduquées pour se haïr les uns les
autres, mais pour se respecter, s’accepter dans leurs différences culturelles
et historiques***. Nulle idée de refaire la guerre demain.
La France et l’Angleterre ont une histoire chargée : la
guerre de cent ans (1337-1453), les guerres post-Révolution française
(1792-1802), les guerres napoléoniennes (1803-1815)… Ces deux pays – du sommet
de l’Etat à la base – vivent en paix, coopèrent, se font concurrence, se
jalousent… Mais ils sont en paix une fois pour toute. Et c’est dans leur
intérêt réciproque.
C’est toute l’Europe occidentale qui vit aujourd’hui en paix entre
elle-même, avec une coopération bien ancrée (Union européenne, zone euro, zone
Schengen, espace économique européen élargi aux pays non membres de l’UE). Ce
qui n’exclut ni les rivalités, ni les mésententes, ni les divisions
potentielles (comme le referendum au Royaume-Uni du 23 juin qui risque de
déboucher sur une sortie de l’UE). Il est certain que le ciment économique et
les échanges de biens et de personnes (des centaines de milliers d’avions, de
trains, d’autocars, de camions sillonnent chaque jour l’Europe occidentale, à
l’instar du système nerveux humain) sont devenus tels qu’un retour en arrière
est impossible. Les deux Grandes guerres du XXe siècle sont bel et bien
révolues.
Je peux dire la même chose de la paix qui règne en Asie (après les
guerres du Pacifique de 1941-1945, la guerre d’Indochine de 1946-1954, la
guerre de Corée de 1950-1953. Le Japon, la Chine, l’Inde et l’Australie ne pensent
plus qu’à la paix, seul moyen de garantir le progrès économique et social.
Il y a bien, là aussi, un pays qui demeure en marge, hanté par l’esprit
du Mal (la Corée du Nord), et quelques reliques de la guerre froide…
Mais que dire du « monde musulman », de l’Afghanistan au Yémen,
de la Syrie à la Libye, de la Palestine ? Rien de bon.
Regardez, par exemple, une carte de l’Afrique et du Moyen-Orient. Voyez
le nombre de conflits ouverts ou latents qui existent, le nombre de dictateurs,
et diriez-vous que ce sont les peuples qui veulent cela ? Impossible. Ce
sont les dirigeants, de haut en bas de la hiérarchie, qui ne veulent pas que
leurs citoyens vivent en paix. Parce que des citoyens en paix peuvent devenir
exigeants et réclamer l’éducation, la santé, l’eau, l’électricité, la
liberté, la transparence et la démocratie. Mais des citoyens qui arrivent à
peine à manger et qui vivent constamment dans la peur du lendemain,
l’insécurité et la haine du voisin (savamment inculquée par leurs dirigeants).
Ces citoyens-là resteront soumis et leurs chefs demeureront au pouvoir jusqu’au
bout (sans limitation, sauf celle de la mort ou du coup d’Etat).
Pourquoi diriez-vous que le Maroc et l’Algérie, deux grands voisins,
vivent toujours, par la volonté de leurs dirigeants dans un état de
ni-guerre ni paix (frontières terrestres fermées depuis longtemps) ? A
cause de rivalités entre personnes, à cause surtout d’une absence de
responsabilité, d’un sens aigu de l’intérêt général : depuis la fin de la
« guerre des sables » (1963-1964), les deux pays n’ont jamais su
faire la paix et tirer un trait final sur leurs divergences, même après le
traité de l’Union du Maghreb arabe (UMA), signé à Marrakech en 1989 – j’étais
présent !).
Après le conflit bilatéral, leur « haine » réciproque s’est
raccrochée sur le conflit du Sahara occidental (ex-territoire espagnol
revendiqués par le Maroc, la Mauritanie et les autochtones, les Sahraouis). Ce
conflit, qui a duré de 1975-1991, est depuis vingt-ans dans l’impasse (avec la
présence des soldats de l’Onu qui surveillent l’armistice). A cause de ce
conflit, qui attise en permanence la haine entre les deux pays, et les
accrochages verbaux, rien ne peut se
faire au sein du Maghreb, ni espace économique commun, ni monnaie unique, rien
de vraiment déterminant en faveur du progrès économique et social de presque 100
millions d’habitants. Pourquoi ? Si ce n’est la volonté aveugle de faire
du « Mal » en cherchant à satisfaire les « égo » des
militaires et de ceux qui les soutiennent. Des militaires qui coûtent aux deux pays
des milliards de dollars chaque année (de l’argent qui aurait pu servir à
construire des écoles, des hôpitaux, des routes et des usines).
Pourquoi la Somalie n’est-elle pas en paix depuis la guerre de l’Ogaden
(avec l’Ethiopie), depuis la chute du régime dictatorial de Siad Barre en
1991 ? Le peuple de ce pays, pris en otage, est victime de l’anarchie et
de la barbarie de groupuscules prétendument islamiques, dont la force est tirée
de l’ignorance des gens, de leurs faiblesses, de l’état de survie dans lequel
elles se trouvent.
Pourquoi le Soudan, qui devait être le « grenier » du monde
arabe (ah, le rêve des années soixante-dix, j’étais encore présent lors du
lancement du programme de la Ligue arabe : exploiter les vastes terres du
Nil), a sombré dans la guerre de sécession (le Sud-Soudan est devenu
indépendant en 2011), l’instabilité (après la chute du dictateur Gaafar Nimeiri
auquel a succédé un autre dictateur) et les calculs politiques étroits des
dirigeants arabes. Au Soudan Nord, c’est encore un régime militaro-islamiste qui
règne…
Pourquoi le Yémen ne s’en sort jamais ? La guerre civile actuelle,
attisée par l’Arabie saoudite et les conflits d’égo et de croyance. C’est
encore une plaie béante dans le « monde musulman », maintenue ouverte
par la volonté des pseudos gadiens des Lieux Saints de l’Islam.
Ajoutez à cela la guerre entre l’Irak et l’Iran, l’invasion du Koweït
par l’Irak, la destruction de l’Irak de Saddam Hussein (par la coalition
arabo-américano-occidentale), la renaissance d’un Irak nouveau mais extrêmement
fissuré (qui a donné naissance à une entité islamique barbare),
l’affaiblissement pour longtemps encore de la Syrie (minée par la dictature
depuis 1970 et la guerre civile depuis 2011 et les interventions extérieures)
et l’anéantissement de la Libye (où les groupuscules islamiques ne cessent de
s’entretuer depuis la chute d’un autre dictateur illuminé qui a sévi de 1969 à
2011)… et vous obtiendrez une carte éloquente de la bêtise humaine incommensurable
dans cette région dont l’Islam est supposé être sa principale religion.
Je n’ai pas encore évoqué le conflit israélo-palestinien qui sévit, en
fait, depuis 1917. En politique, il y a des faits accomplis dont il faut savoir
tirer la conséquence : l’état d’extrême faiblesse et de soumission des
Palestiniens a favorisé l’émergence de l’Etat d’Israël. Oui, c’est un fait,
reconnu par la Communauté internationale en 1948, que les Palestiniens et les
Arabes musulmans n’ont toujours pas admis (du moins de juré). L’Allemagne de
Hitler a bien perdu la guerre. Les Allemands ont « acté » sa défaite,
leur défaite. L’empire ottoman a bien été balayé. Les faits historiques
similaires sont innombrables. Il faut savoir, à un moment, tirer un trait final
sur un désastre. Et repartir sur de bons pieds. Mais si l’on continue à larmoyer
et à vouloir « jeter Israël à la mer », c’est elle qui les jettera à
la mer. Inutile de se leurrer.
Après les guerres
catastrophiques de 1948, 1967 et 1973, après les Intifada en série, les
Palestiniens et les Arabes auraient dû faire la paix. Ils se sont au contraire divisés :
les uns étaient pour (et ils coopèrent aujourd’hui clairement avec Israël) et
les autres sont restés contre…
Il faudrait, si la sagesse revient, que le Bien succède au Mal, que les
uns et les autres, Palestiniens et Israéliens, retrouvent l’esprit - je ne
dirais pas celui du leader tunisien Habib Bourguiba qui avait prôné dès 1965 la
reconnaissance mutuelle et le partage du territoire conformément aux
résolutions des Nations unies – de Yasser Arafat et de Yitzhak Rabin,
à Oslo, en 1993. Malheureusement, ce n’est toujours pas le cas et rien ne
permet de l’espérer dans un avenir proche et même lointain. Je reviens à mon
leitmotiv, pourquoi faire du Bien quand on peut facilement (voire passionnément)
faire le Mal ? Dans cette région du monde, terre des Dieux, ce sont paradoxalement
l’intelligence et la tolérance qui font absolument défaut.
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** J’ai voyagé dans une cinquantaine de pays en Afrique, en Europe, au
Moyen-Orient et aux Amériques.
*** Je pense notamment à cette pratique géniale de la « cérémonie
de confirmation » en Norvège qui forme les jeunes à bien passer le cap de
l’adolescence à l’âge adulte : Konfirmasjon. Voir : http://mylittlenorway.com/2011/05/the-norwegian-confirmation/
Voir aussi : https://en.wikipedia.org/wiki/Secular_coming-of-age_ceremony